Par Élise Rochefort
La Cour des comptes a publié le vendredi 17 juillet 2026 un rapport consacré à la gestion des ressources humaines d'EDF SA. L'institution y qualifie de « coût démesuré » l'avantage tarifaire consenti aux salariés et aux retraités de l'entreprise sur leurs consommations d'électricité et de gaz. Elle en chiffre le montant à plus de 700 millions d'euros pour l'année 2024, à l'échelle du groupe, et estime que le dispositif ne peut « perdurer en l'état ».
Le tarif agent est un élément du statut national des industries électriques et gazières, établi en 1946. Il ne concerne pas les seuls salariés d'EDF : en bénéficient également les agents et retraités issus de l'ex-GDF, d'Engie, d'Enedis, de GRDF et de plusieurs entreprises locales de distribution.
Il prend la forme d'une remise appliquée à la facture d'électricité et de gaz, modulée selon la composition du foyer et le mode de chauffage. Il est déclaré comme avantage en nature et soumis aux prélèvements sociaux, dont la CSG et la CRDS. Depuis la hausse des prix de l'énergie engagée en 2021, les agents acquittent, selon les données citées par la Cour, l'équivalent de 2,2 % du prix moyen de l'électricité et de 1,8 % du prix moyen du gaz payés par les autres ménages — soit, selon les ordres de grandeur avancés dans le débat public, de l'ordre de 0,006 euro le kilowattheure.
L'avantage est maintenu après le départ en activité. C'est ce maintien qui produit un engagement comptable de long terme : les passifs sociaux associés atteignaient 3,9 milliards d'euros à fin 2024.
Deux chiffrages, un périmètre
Le montant de plus de 700 millions d'euros retenu dans le rapport du 17 juillet 2026 porte sur l'ensemble du groupe pour l'exercice 2024. Un chiffrage antérieur figurait déjà dans le rapport de la Cour de septembre 2025 sur le modèle économique d'EDF : 813,7 millions d'euros pour la même année 2024, montant net des refacturations aux entreprises extérieures au groupe mais relevant du statut des industries électriques et gazières. L'écart entre les deux évaluations tient au périmètre retenu, non à une révision de la donnée.
Qui supporte la charge
La question du financement appelle une distinction. Une partie du coût est portée par les comptes de l'entreprise elle-même. EDF étant détenue à 100 % par l'État depuis 2023, cette fraction pèse sur l'actionnaire public, donc sur le contribuable, dans une entreprise dont l'endettement est élevé et dont les besoins d'investissement liés à la relance du nucléaire sont considérables.
Une autre partie transite par les tarifs acquittés par l'ensemble des consommateurs. Dans sa délibération n° 2026-105 du 21 mai 2026 relative au TURPE 7 — le tarif d'utilisation des réseaux publics d'électricité, payé par tous les clients quel que soit leur fournisseur —, la Commission de régulation de l'énergie a retenu 246,3 millions d'euros de charges liées à l'effet prix du tarif agent pour Enedis au titre de l'année 2025, sur le périmètre du réseau public de distribution.
Le consommateur qui n'a souscrit aucun contrat chez EDF contribue donc, par cette voie, au financement d'une partie de l'avantage. La même délibération a fixé une hausse du TURPE de 3,04 % en distribution au 1er août 2026, dont la CRE estime l'effet à environ +1 % toutes taxes comprises sur le tarif réglementé de vente. Cette hausse est attribuée à la baisse des volumes acheminés lors de l'hiver doux de 2025, non au tarif agent.
La politique salariale
Le rapport ne se limite pas au tarif agent. Selon la Cour, les charges de personnel d'EDF SA ont progressé de 16,7 % entre 2021 et 2024, pour atteindre 7,5 milliards d'euros, avec une hausse des salaires de 11 % pour la seule année 2023. L'institution juge cette politique de rémunération déconnectée des performances économiques de l'entreprise.
Elle recommande en conséquence de « limiter les revalorisations salariales annuelles » et d'intégrer davantage « la situation et les perspectives économiques et financières de l'entreprise » dans les décisions de rémunération.
Les recommandations sur le tarif agent
La Cour ne demande pas la suppression du dispositif. Elle préconise une réduction graduelle, avec une priorité donnée au plafonnement des volumes de consommation ouvrant droit à la remise. Elle recommande également de revaloriser le barème fiscal et social de l'avantage en le calculant à partir des moyennes annuelles des tarifs réglementés de vente de l'électricité et des tarifs repères du gaz, toutes taxes comprises — c'est-à-dire d'aligner la valeur déclarée de l'avantage sur sa valeur réelle.
Les positions en présence
Le ministère de l'Énergie indique travailler à une évolution du dispositif, après avoir reçu de la Cour des comptes une mise en demeure lui demandant de se mettre en conformité sur la valorisation de l'écart entre le tarif agent et la valeur réelle de l'énergie. La décision relèverait d'un arrêté ministériel.
Les fédérations CGT, CFE-CGC, CFDT et FO de l'électricité et du gaz se sont réunies le 17 juillet 2026 pour définir les modalités d'une mobilisation. Dans un courrier adressé la même semaine au Premier ministre Sébastien Lecornu, elles demandent le renoncement à toute remise en cause du tarif agent, qu'elles présentent comme un élément de rémunération attaché au statut des électriciens et gaziers, et annoncent une mobilisation « à défaut ». Leur argument porte sur la nature contractuelle de l'avantage : il ne s'agirait pas d'une faveur, mais d'une composante du salaire négociée en 1946 en contrepartie de la nationalisation.
La Cour ne conteste pas l'origine statutaire du dispositif. Elle conteste son mode de valorisation et son volume, en l'absence de plafond de consommation et dans un contexte de prix de l'énergie sans commune mesure avec celui de 1946.
Ce qui reste à trancher
Trois éléments ne sont pas arbitrés à ce jour. Le contenu de l'arrêté ministériel annoncé, et notamment le niveau du plafond de consommation envisagé. Le traitement des retraités, qui représentent une part du coût dont la ventilation n'est pas publiée. Et le sort des 3,9 milliards d'euros de passifs sociaux, dont la reprise comptable dépendrait de l'ampleur de la réforme retenue.
Le rapport est public. L'arbitrage relève du pouvoir réglementaire. Ses effets seront mesurables sur les exercices suivants.