Pourquoi Macron reconnaît la Palestine et persécute Rima Hassan

Pourquoi Macron reconnaît la Palestine et persécute Rima Hassan

Reconnaître la Palestine à l'ONU, convoquer seize fois Rima Hassan à Paris : ce que cinq rapporteurs de l'ONU disent d'un État irréprochable à La Haye et redoutable chez lui.

15 min de lecture

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Par Eric V.

Le même État qui a reconnu la Palestine à la tribune de l'ONU fait comparaître, pour une citation republiée, une eurodéputée que cinq rapporteurs spéciaux des Nations unies disent victime d'un « harcèlement judiciaire et politique ». Ce n'est pas une contradiction. C'est une position : irréprochable à La Haye, redoutable à Paris. Elle a un nom, et ce nom est l'équivoque.

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Il y a des lettres qui n'arrivent jamais tout à fait, et celle que cinq rapporteurs spéciaux du Conseil des droits de l'homme ont adressée au gouvernement français le 29 juin dernier — une lettre d'allégation, dans le jargon de Genève, c'est-à-dire un courrier qui expose des faits, pose des questions, et laisse à l'État soixante jours pour répondre avant d'être rendue publique —, cette lettre-là, restée sans réponse connue à l'expiration du délai le 31 août, a été mise en ligne le soir même par ceux qu'elle défend, et lue par à peu près personne d'autre. Faut dire que le calendrier était chargé : Balladur mourait, la rentrée scolaire s'ouvrait, le budget s'annonçait « réversible ». Une lettre de Genève sur une eurodéputée insoumise, à le bien regarder, n'avait aucune chance.

Elle en mérite pourtant une, et pas pour les raisons que ses promoteurs avancent. Je n'ai pas de tendresse particulière pour Rima Hassan, et je ne demande à personne d'en avoir. Mais un pays où l'on poursuit seize fois une élue pour n'obtenir que trois dossiers viables est un pays qui a cessé de distinguer la justice de l'intimidation — et cela concerne tout le monde, y compris ceux qui applaudissent.

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Ce que disent les rapporteurs, sans rien y ajouter

Les signataires ne sont pas n'importe qui, et il faut le dire parce qu'on va tenter de les disqualifier : Ben Saul, rapporteur sur les droits de l'homme dans la lutte antiterroriste ; Irene Khan, sur la liberté d'expression ; Gina Romero, sur la liberté de réunion ; Margaret Satterthwaite, sur l'indépendance des juges ; Ana Brian Nougrères, sur la vie privée. Aucun d'eux n'est le rapporteur sur les territoires palestiniens, dont le nom aurait suffi à clore le débat dans certains salons. Ce sont cinq mandats thématiques, qui regardent la procédure, pas la cause.

Ce qu'ils relèvent tient en six points, et je les reprends tels quels.

Un : seize procédures ouvertes contre une même personne depuis 2024, dont treize classées sans suite — chiffre confirmé par le parquet de Paris lui-même, qui ajoute six enquêtes encore en cours.

Deux : la répétition des auditions.

Trois : le recours à la garde à vue, le 2 avril, pour un message publié sur un réseau social et déjà supprimé.

Quatre : des fuites vers les médias, dont ils demandent au gouvernement d'expliquer l'origine.

Cinq : des « mesures de surveillance », sur lesquelles ils réclament des précisions.

Six, et c'est le cœur : l'usage « abusif, y compris à des fins politiques » de l'infraction d'apologie du terrorisme contre des expressions qui « relèvent du débat public ».

Ils en concluent à de « vives préoccupations » devant ce qui « constituerait des violations » de cinq droits : expression, vie privée, réunion, non-discrimination, participation à la vie publique. Et ils élargissent : ce cas s'inscrit dans « une tendance croissante à la répression des voix défendant les droits du peuple palestinien de la part des autorités françaises ».

On peut contester le mot « harcèlement ». On ne peut pas contester les chiffres, qui sont ceux du parquet. Treize classements sur seize, c'est le juge qui dit non treize fois, et l'État qui recommence quand même.

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L'objection, et ce qu'elle vaut

Elle est légitime, et je la formule au mieux. Rima Hassan n'est pas une victime innocente tombée sur un procureur zélé. Elle a répondu « vrai » à la question de savoir si le Hamas menait une action légitime, quelques semaines après le 7 octobre. Elle a republié, fin mars, une citation attribuée à Kōzō Okamoto, l'un des auteurs du massacre de l'aéroport de Lod en 1972, vingt-six morts, pour l'essentiel des pèlerins portoricains. Ce ne sont pas des maladresses ; ce sont des choix, et elle les assume. Un État a le devoir de poursuivre l'apologie du terrorisme s'il estime celle-ci constituée. Où est le scandale ?

Le scandale n'est pas qu'on la poursuive. C'est comment. L'apologie du terrorisme, depuis qu'une loi de novembre 2014 l'a sortie de la loi sur la presse pour l'installer dans le code pénal, est un délit qu'on juge sans les garanties que la République accorde depuis 1881 à toute parole publique : pas de prescription courte, pas de citation directe encadrée, comparution immédiate possible, garde à vue possible. C'est une infraction taillée pour les recruteurs de Daech et appliquée, depuis octobre 2023, à des lycéens, des syndicalistes, des humoristes, des élus — plusieurs centaines de procédures, dont une écrasante majorité de classements. Le délit ne sert plus à condamner. Il sert à convoquer. La garde à vue est la peine ; le classement sans suite est l'aveu.

Je suppose que ceux qui ont signalé le message d'Okamoto au parquet — le ministre de l'Intérieur en personne, l'OJE, la Licra — savaient qu'une citation republiée avait peu de chances d'être qualifiée d'apologie par un tribunal. Ce n'était pas le but. Le but était la garde à vue, l'audition, la photographie à la sortie du commissariat, la fuite dans la presse le lendemain. Les rapporteurs l'ont vu ; c'est pourquoi ils posent la question des fuites. Personne n'y répondra.

Pendant ce temps, à New York

Le même État, le 22 septembre 2025, reconnaissait l'État de Palestine à la tribune des Nations unies, par la voix de son président. Il réclamait un embargo sur les armes. Il votait, résolution après résolution, contre le gouvernement israélien. Il se faisait traiter de tous les noms à Jérusalem. Comment tenir ensemble ces deux faits — la reconnaissance là-bas, la répression ici ?

On tient les deux si l'on cesse de chercher une conviction et qu'on cherche un intérêt. Depuis que le Nicaragua a traîné l'Allemagne devant la Cour internationale de Justice pour complicité dans le génocide allégué à Gaza — la Cour a refusé les mesures d'urgence, elle n'a pas refusé l'affaire —, tout État qui a vendu une pièce, autorisé un survol, ou simplement gardé le silence sait qu'il pourra un jour être attrait à La Haye au titre de la Convention de 1948, dont l'article III punit la complicité et l'article I oblige à prévenir. Un État prudent constitue donc son dossier. Il reconnaît, il vote, il déclare ; il se met en position de n'avoir jamais franchi la ligne. Ce n'est pas de la vertu, c'est une assurance. Et une assurance n'a jamais empêché personne de faire chez soi ce qu'il condamne ailleurs.

À l'intérieur, l'intérêt est autre, et plus simple. La France insoumise est l'adversaire dont le pouvoir a besoin pour exister : la reconnaissance de la Palestine lui retire un argument, la persécution de sa figure la plus voyante lui en rend un. Et l'appareil de la parole publique a été confié, en toute transparence, à une seule partie : le 12 mai 2025, l'Arcom a désigné le CRIF « signaleur de confiance » au titre du règlement européen sur les services numériques — statut qui donne à ses signalements une priorité de traitement chez X, Meta et TikTok. Le CRIF fait sans doute son travail, qui est de combattre l'antisémitisme, et ce travail est nécessaire. Mais aucune organisation de défense des droits palestiniens n'a reçu le statut symétrique, et personne ne l'a proposé. L'État n'a pas choisi un camp par idéologie ; il a choisi un tiers par commodité, et laissé l'asymétrie s'installer comme s'installe le gel sur une vitre — sans que personne l'ait décidé, et sans que personne l'efface.

Une très vieille manière française

Ce double jeu n'est pas nouveau, et il n'est pas propre à ce président. La France a toujours su être libérale à l'étranger et policière chez elle : elle exportait les droits de l'homme sous la Troisième République en fichant ses anarchistes, elle donnait des leçons de décolonisation dans les années soixante en surveillant ses Algériens de Paris, elle défendait la liberté de la presse à l'Unesco en tenant ses journalistes par les subventions. L'équivoque est une tradition d'État. Ce qui change, c'est l'outil : un délit d'opinion sorti du droit de la presse, et un régulateur qui délègue à un tiers le tri de la parole. Le reste — le zèle du ministre, la fuite bien placée, la garde à vue à l'aube — est du répertoire ancien.

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Je ne demande pas qu'on épargne Rima Hassan. Je demande qu'on la juge — une fois, sur des faits, devant un tribunal, avec les garanties de la loi de 1881, et qu'on l'acquitte ou qu'on la condamne. Ce que je refuse, c'est qu'on la convoque seize fois pour ne pas la juger, parce que ce qui lui est fait aujourd'hui sera fait demain à un autre, sur un autre sujet, avec le même article du code pénal et la même indifférence de ceux qui n'étaient pas visés (compte tenu de mes régulières convocations dans les commissariats de ce pays, je prétends savoir de quoi je parle).

Une société libre n'a pas besoin qu'on reconnaisse la Palestine pour savoir qu'un délit d'opinion est un délit d'opinion. Elle ne demande pas non plus à l'ONU de lui apprendre ce qu'est une garde à vue de complaisance. Elle le voit, et elle le dit, même quand la personne gardée à vue lui déplaît — surtout, peut-être, quand elle lui déplaît. C'est à cela qu'on reconnaît qu'on tient encore debout.

Les rapporteurs ont posé leurs questions le 29 juin. Le délai expirait le 31 août. Le procès s'ouvre le 19 octobre. Entre les deux, il n'y a eu, à ma connaissance, aucune réponse. Je suppose que c'en est une.


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