par Vincent Clairmont
Le rendement de l'OAT à dix ans a touché 4,10 % le 18 août, un niveau que la France n'avait plus payé depuis novembre 2008, en pleine crise financière. Le trente ans approche 4,90 %. La dette publique atteint 3 536 milliards d'euros, 117,5 % du PIB. Et le récit qui circule depuis la mi-août est simple : le krach obligataire français est programmé pour l'automne, et ceux qui savent sont déjà partis.
Le récit a ses pièces. Le gouverneur de la Banque de France a quitté ses fonctions en juin, dix-huit mois avant le terme de son mandat, pour prendre la présidence d'une fondation. Le Premier ministre a qualifié lui-même, le 29 août, son projet de budget de « réversible » — un mot qu'aucun chef de gouvernement n'avait employé avant lui pour décrire une loi de finances. Aux États-Unis, le Trésor a doublé ses rachats de titres à 4 milliards de dollars par opération pour « soutenir la liquidité » ; le dix ans américain est monté quand même, jusqu'à 4,80 %, et le président a déclaré que « l'intervention ultime » sur le marché obligataire serait « notre armée ». À Francfort, la BCE, qui a maintenu ses taux en juillet, laisse entendre qu'elle les relèvera en septembre alors que la croissance française est nulle au deuxième trimestre. Fitch, le 28 août, a confirmé la note A+ de la France, perspective stable, tout en écrivant noir sur blanc que le pays souffre d'« une dette élevée et croissante » et d'« un contexte politique et social rendant la consolidation difficile ».
Chacun de ces faits est exact. Mis bout à bout, ils dessinent une séquence que le récit lit comme une préparation : les banquiers centraux se retirent, le gouvernement écrit un budget jetable, le Trésor américain perd le contrôle de ses taux, et l'agence de notation maintient la note pour ne pas déclencher ce qu'elle voit venir. Reste le détroit d'Ormuz. Le cessez-le-feu de juin s'est effondré le 15 juillet, le Brent s'est installé au-dessus de 100 dollars, et le président iranien, le 1er septembre, se dit prêt à y revenir « si Washington fait de même ». Un baril à 130 dollars, dit le récit, serait l'étincelle : inflation, hausse des taux, spread français hors de contrôle, et la BCE qui laisse faire.
Trois questions se posent alors, et elles ne sont pas rhétoriques. Pourquoi le spread entre l'OAT et le Bund, qui mesure précisément la défiance envers la France, est-il à 85 points de base au 1er septembre, presque exactement où il était le 21 août, et sous le pic de décembre 2024 ? Pourquoi Fitch, si elle voyait venir la rupture, aurait-elle choisi une perspective stable plutôt que négative, alors que ce choix l'engage ? Et de quoi dépend, en droit et en pratique, la capacité de la BCE à intervenir sur le spread d'un État membre ?
Les séries de taux sont publiques, jour par jour. Le texte du programme d'intervention de la BCE aussi. Ce qu'on y trouve ne ressemble ni au récit de la crise programmée, ni à celui de la France solide.