C’est un acte rare, presque incongru dans le paysage français. À l’occasion de l’inauguration du Mât de la fraternité et de la mémoire à Nantes, haut lieu historique de la traite négrière, un homme de 85 ans a rompu avec le silence familial. Pierre Guillon de Princié a reconnu publiquement la responsabilité de ses ancêtres dans le commerce triangulaire, qualifié aujourd’hui de crime contre l’humanité.

Lors de l’inauguration du « Mât de la fraternité et de la mémoire », un monument érigé en mémoire des victimes de la traite négrière à Nantes, Pierre Guillon de Princié a présenté des excuses aux communautés de la Caraïbe pour les actions de ses ancêtres. L’octogénaire français est un descendant d’armateurs négriers au XVIIIe siècle. Il a aussi fait une donation pour l’association Haïti Futur.
La repentance, nouvel horizon moral de l'Occident
L’inauguration du « Mât de la fraternité et de la mémoire » a eu lieu le 18 avril dernier à Nantes. Il s’agit d’un monument érigé en mémoire des victimes de la traite négrière, une sorte de symbole de « justice réparative ». Par ailleurs, son emplacement n’est pas anodin puisqu’il se situe sur les quais de l’île de Nantes, le haut lieu de la déportation massive de noirs africains vers les colonies françaises.
Lors de cet évènement, Pierre Guillon de Princié, un descendant d’esclavagistes nantais, a fait une démarche inédite. En présence de l’ambassadeur d’Haïti en France Louino Volcy, de la présidente de l’association Haïti Futu Josette Bruffaert, et du Martiniquais descendant d’esclaves Thomas Dieudonné Bourtrin, l’octogénaire français a demandé pardon aux communautés des Caraïbes pour les actes de ses ancêtres.

« C’est un soulagement pour moi, Pierre Guillon de Princié, descendant d’une famille d’armateurs négriers nantais, de pouvoir présenter mes excuses pour les actes de mes ancêtres », a-t-il déclaré. Pendant son discours, le Français de 85 ans a aussi effectué un petit retour vers le passé. Il a raconté que ses ancêtres, notamment « Daniel Jean Guillon (1720-1799) et Jean Baptiste Christophe Guillon (1745-1811) » avaient ouvert deux sucreries à Saint-Domingue. Des hommes, des femmes et des enfants y ont été mis en esclavage. L’octogénaire a également raconté que ses ancêtres étaient en possession de 6 navires armés « pratiquant la traite atlantique triangulaire, entre Nantes et Saint-Domingue ».
Entre 1766 et 1789, les bateaux ont effectué « dix-huit départs de Nantes » pour « arracher 5.000 captifs de leur terre, dont plus de 200 périrent en mer », a ajouté Pierre Guillon de Princié. En qualifiant ces actes de « crimes contre l’humanité », le descendant s’aligne sur une lecture juridique rétroactive de l’histoire ( mise en vigueur de la loi Taubira en 2001), faisant fi de la complexité des structures économiques du XVIIIe siècle.
Excuses publiques et réparation symbolique
« C’est un soulagement pour moi », confie l’octogénaire, qui a accompagné ses excuses d’un don de 5 000 euros à l’association Haïti Futur. Une somme qu’il qualifie lui-même de « très symbolique », bien en deçà des préjudices historiques évoqués. Il promet toutefois un soutien mensuel dans la durée.

Le Martiniquais Dieudonné Boutrin a déclaré sur France 3 que « Pierre n’est pas responsable du passé, mais nous sommes responsables du présent et du futur ». La démarche de Pierre Guillon de Princié est une première en France, alors qu’aux Etats-Unis et en Angleterre, elle est de plus en plus fréquente.

Mais ce geste soulève une interrogation : peut-on solder une dette historique par une initiative privée ? Cette tendance à la contrition sélective pose également une question sur l'Histoire de l'Humanité. Si le principe de la culpabilité héréditaire est acté, jusqu’où remonterons-nous ? Les nations arabes vont elle s'excuser un jour pour les razzias sur l'Europe et l'occupation séculaire de l'Espagne ? Le Japon pour ses exactions en Chine ? L’Empire Ottoman pour son expansionnisme agressif, ou encore les descendants des Huns et des Romains ? En réalité, aucun peuple sur terre n'a les mains propres, y compris certaines ethnies africaines qui furent les premiers rouages de la traite intercontinentale.
