Mes chers libertariens de l'Absurdistan, permettez-moi de vous parler d'un homme qui a sauvé le climat avec des mots.
Dominique de Villepin, ancien Premier ministre, poète d'État, a découvert l'écologie. Et comme tout ce qu'il touche, il l'a tournée en cathédrale. Il nous offre une bifurcation écologique, un ordre climatique mondial, une exception sanitaire française, et — mon préféré — la fin de l'innocence. Quatorze tribunes, mes amis. Quatorze. On y entre comme dans une nef de Brueghel : c'est vaste, c'est peint jusqu'au plafond, ça grouille de figures — et l'on cherche en vain la porte de sortie qui donnerait sur une mesure.
Car voici le prodige. Le 23 juin, l'homme présente son programme économique, et l'on y trouve une taxe carbone. Magnifique. Une taxe carbone.
— Sur quoi ?
— Sur le carbone.
— Lequel ? Celui des cargos chinois aux frontières, ou celui de votre plein d'essence à Saint-Quentin ?
— …
— Qui paie ?
— …
Le silence, mes chers libertariens, est la seule chose que ce programme déclare sans ambiguïté. L'Opinion elle-même, journal peu flamand et peu frondeur, a osé la question : est-ce une stratégie, ou est-ce trop imprécis ? À Malines, nous avons un mot pour cette texture : wollig. Laineux. Cotonneux. Une pensée tricotée si large qu'on passe la main au travers sans rencontrer un fil.
Et le plus beau est dans le miroir. Monsieur de Villepin reproche à Jacques Chirac d'avoir inscrit la Charte de l'environnement dans la Constitution pour qu'elle y reste un ornement. Il a raison. Il a tellement raison qu'il a décidé, pour corriger l'ornement, d'en produire quatorze. C'est la symétrie que j'aime : l'homme qui dénonce la décoration vient repeindre le plafond. Ceci n'est pas un programme, dit le tableau ; en dessous, en lettres d'or : mais c'est très bien écrit.
Comprenez-moi. Je ne lui reproche pas d'aimer le climat. Je lui reproche de l'aimer comme on aime une tirade : pour le son. La planète, chez lui, n'est pas un problème d'ingénieur, c'est une occasion de lyrisme. On annonce l'adaptation du territoire et l'on n'adapte rien ; on proclame le moment français et le moment, lui, vous file entre les doigts comme l'eau d'une canicule.
Alors une dernière question, mes amis, à méditer devant votre café tiède : quand un candidat vous promet une taxe sur le carbone sans dire qui la paie, sur quoi compte-t-il vraiment lever l'impôt — sur le gaz que vous brûlez, ou sur le brouillard qu'il produit ?
Réfléchissez. À Malines, devant tant de beau temps verbal, on a déjà ressorti les bottes.