L'humeur de Veerle Daens : Malraux, que font-ils de notre argent à Venise ?

L'humeur de Veerle Daens : Malraux, que font-ils de notre argent à Venise ?


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Veerle Daens revient sur l'utilisation des fonds publics par le Ministère de la Culture... au Pavillon français de la Biennale de Venise. Un pavillon naufragé.

Venise. Ses spritz tièdes, sa lagune surpeuplée et son grand vide-poches étatique bisannuel qu’on appelle pompeusement la Biennale. Cette 61e édition, orpheline de la curatrice Koyo Kouoh, s'ouvre sous le pavillon d’In Minor Keys (« En tonalités mineures »). Traduction pour le contribuable : préparez-vous à une mélancolie de luxe, subventionnée par l'impôt.

Le clou de ce théâtre d'ombres? La réouverture de notre cher Pavillon français aux Giardini, après un lifting complet piloté par le Service des Travaux et des Bâtiments en Italie (STBI). Une pure débauche d'ingénierie publique! Le monument néoclassique est passé d’une passoire énergétique classe F à un flamboyant label A3. Grâce à l'architecte Donata Cherido, nous profitons désormais de verrières à double vitrage motorisé et d'un système de climatisation haute efficacité.

Tout cet arsenal technologique sert à abriter quoi? Des chefs-d'œuvre de marbre? Non : de colossales drapes de laine de mouton qui se décolorent lentement sous les rayons du soleil. Quel génie bureaucratique! Dépenser des milliers d'euros de fonds publics en domotique intelligente pour réguler le soleil qui doit... bousiller des tapis suspendus. C'est l'optimisation fiscale de la décomposition.

L'artiste Yto Barrada et sa curatrice Myriam Ben Salah nous livrent ainsi Comme Saturne. Saturne, dieu du temps et de la « pensée lente » – l'excuse conceptuelle idéale pour justifier une sieste créative. Le parcours s’aligne selon des caprices oulipiens:

  • Le péristyle (Salle de l'égide) : trois cerfs-volants en cuir de chèvre censés imiter les machines de Graham Bell pour relier le ciel et la terre.C'est aérien, surtout pour votre portefeuille.
  • La Salle des plis : des rideaux bicolores mus par des moteurs électriques appelés « patiences » dissimulent une référence à Peau d'Âne de Jacques Demy. Le temps passe, la couleur s'altère. Palpitant.
  • La Salle des études : 74 échantillons de laine et une équation magique : 1 + 1 = 3. C’est exactement l'arithmétique de Bercy : vous versez deux euros de taxes, l'État en prélève un troisième au passage et prétend avoir créé de la richesse.
  • La Salle du dévoré : du velours rongé à l'acide en hommage à Pierre Vergniaud : « La révolution, comme Saturne, dévore ses enfants ». Dans notre cas, c'est l'administration fiscale qui dévore vos économies pour financer de la dentelle rongée.

La critique internationale n'est pas dupe. L'historienne d'art Denise Wendel-Poray fustige poliment un pavillon « excessivement hermétique et émotionnellement distant », sombrant dans un pur « maniérisme curatorial » réfrigérant.

Pour ressentir un frisson de vie, il faut fuir chez les Autrichiens. Florentina Holzinger y propose Seaworld Venice : des performeuses nues faisant office de battants humains suspendues à des cloches en bronze d'église. C'est outrancier, c'est pompé sans vergogne sur un dessin de Jérôme Bosch de 1486 sans citer la source...mais au moins, ça réveille. Face à cette sauvagerie charnelle, la retenue textile française ressemble à une notice de machine à laver lue en chuchotant.

Mais le chef-d'œuvre de la saison reste le psychodrame géopolitique de la lagune. En protestation contre la présence russe, le jury officiel démissionne en bloc le 30 avril.Paniqués, les organisateurs inventent le "Visitor Lion", un prix décerné au vote du public muni de billets.L'aristocratie de l'art s'étrangle. Pas moins de 81 artistes bien-pensants, dont Yto Barrada, refusent de laisser la plèbe en short voter sur leurs drapes de laine.

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Le 8 mai, jour de grève professionnelle, 27 pavillons ferment leurs portes. Notre cher Pavillon français, toujours solidaire lorsqu'il s'agit de fermer ses guichets, reste clos. Une grève de l'art subventionné! C'est le paradis libertarien par excellence : un service public de la culture qui décide lui-même de ne plus fonctionner pour protester contre son propre système. Le drame, c'est qu'ils ont rouvert dès le lendemain matin pour accueillir des files d'attente interminables prêtes à humer la laine humide.

Un conseil : économisez les 30 euros du catalogue officiel où les notes de bas de page se prennent pour de l'art. Offrez-vous un vrai repas sur la lagune, et laissez l'État s'autodévorer tranquillement sous son magnifique double vitrage de classe A3.


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