On a vu, chez Pascal Praud, un spectacle qui aurait fait s’étouffer de rire — ou de dégoût, mais c'était parfois si proche ! — les habitués des salons du XVIIIe siècle. Richard Millet, s’autoproclamant gardien d’une citadelle de pureté linguistique menacée, a cru bon de brandir le concept d’« honnête homme » pour justifier l'injustifiable : le mépris suintant du bon bourgeois parisien pour une vedette d'origine malienne.

L’ironie est savoureuse, si elle n'était pas aussi rance (Eric Verhaeghe parle souvent de la France rance, je me demandais ce qu'il voulait dire, et là je comprends tout). Comment peut-on, sans ciller, se revendiquer de Diderot ou de Rousseau tout en réduisant une artiste, Aya Nakamura (qui n'a pas mes faveurs, mais enfin, même si cela vous glace les coucougnettes, c'est la plus grande exportatrice de la langue française aujourd'hui, et elle laisse loin derrière elle Michel Sardou), à une description physique aussi abjecte que révélatrice ? Ne pas nommer l’adversaire, mais l’épingler par ses origines et sa silhouette (« une grosse Malienne »), ce n’est pas de la littérature, c’est de la taxonomie coloniale de comptoir comme même Léopold II n'eût plus osé en faire depuis l'indépendance du Congo.

La mythologie de la Caste
La France assiste au naufrage d'une certaine caste, très 7è arrondissement, puante d'orgueil, de suffisance et de médiocrité, qui s’invente une lignée imaginaire. Cette élite en fin de course se rêve héritière des Lumières, mais elle n'en a gardé que le perruquier, pas l'éclat.
- L'Honnête Homme de 1750 : cherchait l'universel, la nuance et la maîtrise de soi.
- L'Honnête Homme selon Millet : un intellectuel de plateau qui utilise le dictionnaire comme une arme de ségrégation et l'étiquette comme un cache-misère pour son mépris de classe.
Ce n'est plus de la culture, c'est de la nécrose. En prétendant défendre la « haute culture » contre le « baragouin », ces gardiens du temple ne font qu'étaler leur propre obsolescence. Ils ne protègent pas la langue française ; ils la momifient pour qu'elle leur ressemble : froide, rigide, sèche, méprisante et tournée vers un passé qui n'a jamais existé tel qu'ils le fantasment.

Un conglomérat de vieux racistes obsolètes ?
Il faut appeler un chat un chat, même si Millet préfère les périphrases fielleuses. Ce que nous avons vu sur ce plateau, c’est le cri de détresse d'un monde qui s'effondre. Une élite qui, incapable de comprendre son époque et ses défaites (car si la France regorge d'immigrés africains, c'est quand même parce que la natalité française ne suffisait plus à garantir la prospérité du pays), se replie sur un entre-soi ranci où l'insulte devient une preuve d'exigence intellectuelle.

Le véritable honnête homme du XVIIIe siècle était un homme de dialogue, curieux de l'autre, prêt à remettre en question ses propres privilèges. Millet et ses semblables sont l'exact opposé : un conglomérat de nostalgiques qui confondent l'élégance du style avec la violence du rejet.
« La France ne souffre pas de son métissage culturel, elle étouffe sous le poids de ces faux érudits qui utilisent Voltaire pour justifier leur propre étroitesse d'esprit. »
La chaîne elle-même semble avoir senti le vent du boulet : quand on met « en difficulté » ses propres soutiens par un excès de zèle réactionnaire, c'est que le masque de l'intellectuel a fini par tomber. Dessous, il ne reste que le visage crispé d'un vieil homme qui a peur du siècle qui s'avance.






