C'est l’événement — au sens propre comme au figuré — qui fait trembler les chambrées de France Télévisions : Eugénie Bastié, la « muse de la réacosphère », débarque sur France 2. Pour le contribuable forcé de financer ce temple du progressisme d’État, la nouvelle a un goût de miracle de Pâques avant l'heure. Enfin, une voix qui ne ressemble pas à un séminaire de sociologie décoloniale de Paris VIII!


Soyons honnêtes : du point de vue d'un libre marché des idées, voir le service public s'ouvrir au pluralisme est une excellente nouvelle. Après des décennies de monopole intellectuel de gauche, l’introduction d’une pensée capable de dénoncer la « dictature des ressentis » et la « passion pour le loisir » est un vent de fraîcheur nécessaire. Bastié sur France 2, c’est un peu comme introduire un exemplaire de La Grève d'Ayn Rand dans une bibliothèque municipale de Seine-Saint-Denis : une anomalie salutaire.
Pourtant, ne sortez pas tout de suite le champagne. Car si l’ouverture est réelle, elle ressemble fort à une concession limitée, un « pluralisme de vitrine » soigneusement encadré.
D’abord, il y a l’éléphant dans la pièce : Israël. Bastié n’est pas qu’une plume acerbe du Figaro ; elle est aussi une figure de proue du réseau ELNET (European Leadership Network). Pour un libertarien, toute forme de lobbying est suspecte, surtout quand elle s'habille des oripeaux d'un « combat civilisationnel ». En accusant le journal Le Monde d’être « ignoble » dans son traitement du conflit, Bastié ne fait pas que du journalisme ; elle défend un bastion. Son influence par ELNET pose la question de son indépendance : est-elle sur le service public pour libérer la pensée ou pour y importer une autre forme de dogmatisme, celui d'un néoconservatisme aligné sur des intérêts géopolitiques très précis? Le contribuable paie déjà pour la propagande de l'État français ; est-il nécessaire qu'il finance aussi le relais de think tanks étrangers?
Ensuite, parlons de sa mystique du travail. Sur le 1er mai, Bastié a raison : nos rituels syndicaux sont des « visions archaïques » qui ignorent la compétition mondiale. Elle fustige avec justesse l'illusion du « droit à la paresse » et la redistribution qui efface l'effort. Mais son plaidoyer pour le « travail manuel » comme « avenir de l'homme » fleure bon le romantisme agrarien. C’est très poétique de parler de la « dignité de la main » quand on gagne sa vie en maniant le verbe sur des plateaux télévisés. Pour nous, le travail n’est pas une métaphysique de l'artisanat, c'est un contrat libre. Nous n'avons pas besoin d'une « poésie de la main » mais d'une baisse des taxes.
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Au final, l’arrivée de Bastié sur France 2 est un progrès minimaliste. C'est le signe que le système, sentant son obsolescence, s'offre une « caution » brillante et cultivée pour masquer son uniformité persistante. Mais entre une gauche qui rêve du Front populaire de 1936 et une Bastié qui rêve du 19ème siècle, le libertarien cherche toujours la sortie.
Pluralisme, peut-être. Liberté, on attendra encore. En attendant, on pourra toujours admirer son talent pour « démolir » ses adversaires avec la grâce d'une épéiste de salon... tout en gardant un œil sur le tampon ELNET au bas de ses fiches.
