Par Thibault de Varenne
Vendredi 16 octobre, Donald Trump a signé un décret qui suspend, quelques jours avant leur entrée en vigueur, des droits de douane pouvant aller jusqu'à 100 % contre les cinq plus gros acheteurs de pétrole et de gaz russes. La Chine et l'Inde, premières importatrices de brut russe, étaient les plus exposées. Selon la dépêche Reuters relayée par ThePrint, le président américain a certifié que cette suspension était « dans les intérêts nationaux des États-Unis ». La loi qu'il avait lui-même signée un mois plus tôt est restée en vigueur, mais ce qu'elle avait de plus coûteux pour Pékin et New Delhi a été mis de côté.
Si vous croyez aux BRICS pour contrer l'Occident, voilà le genre de nouvelle qui vous réjouit. Washington menace, Washington recule. Vous vous demandez, à juste titre, si le bloc est en train de gagner. Je vais vous répondre sans détour, avec les chiffres et les déclarations de la presse du Sud, rien d'autre. Je ne vous dirai pas ce que vous devez espérer. Je vous dirai ce que les faits montrent.
La réponse courte est la suivante. Les BRICS gagnent en puissance, pas en camp. Ils gagnent sur tout ce qui n'oppose personne : le poids économique, l'attraction, la table où l'on s'assoit. Ils n'avancent pas, ou ils reculent, sur tout ce qui oppose : le dollar, les sanctions, une voix commune face à l'Amérique. Voyons cela épreuve par épreuve.
Vendredi 16 octobre, Donald Trump a signé un décret qui suspend, quelques jours avant leur entrée en vigueur, des droits de douane pouvant aller jusqu'à 100 % contre les cinq plus gros acheteurs de pétrole et de gaz russes. La Chine et l'Inde, premières importatrices de brut russe, étaient les plus exposées. Selon la dépêche Reuters relayée par ThePrint, le président américain a certifié que cette suspension était « dans les intérêts nationaux des États-Unis ». La loi qu'il avait lui-même signée un mois plus tôt est restée en vigueur, mais ce qu'elle avait de plus coûteux pour Pékin et New Delhi a été mis de côté.
Si vous croyez aux BRICS pour contrer l'Occident, voilà le genre de nouvelle qui vous réjouit. Washington menace, Washington recule. Vous vous demandez, à juste titre, si le bloc est en train de gagner. Je vais vous répondre sans détour, avec les chiffres et les déclarations de la presse du Sud, rien d'autre. Je ne vous dirai pas ce que vous devez espérer. Je vous dirai ce que les faits montrent.
La réponse courte est la suivante. Les BRICS gagnent en puissance, pas en camp. Ils gagnent sur tout ce qui n'oppose personne : le poids économique, l'attraction, la table où l'on s'assoit. Ils n'avancent pas, ou ils reculent, sur tout ce qui oppose : le dollar, les sanctions, une voix commune face à l'Amérique. Voyons cela épreuve par épreuve.
16 octobre : l'Amérique recule, mais devant le baril
Commençons par la victoire dont vous êtes en droit d'être fiers, parce qu'elle est réelle, et regardons ce qui l'a produite. Le 18 septembre, Donald Trump avait signé une loi de sanctions contre la Russie qui l'autorisait à frapper de droits de douane jusqu'à 100 % les cinq premiers acheteurs d'énergie russe, la Chine et l'Inde en tête. Le 16 octobre, il suspendait ces droits.
Pourquoi ? Les raisons que donne la presse indienne ne sont pas des raisons de bloc. Selon le rapport de la Global Trade Research Initiative, relayé par l'agence indienne ANI, trois choses ont joué : les besoins énergétiques américains, l'accord de trêve douanière avec la Chine (les États-Unis ont accepté de ne pas augmenter leurs droits sur les produits chinois jusqu'au 10 janvier, après la visite de Xi Jinping aux États-Unis en septembre), et les négociations commerciales avec l'Inde. À cela s'ajoute un fait que la dépêche d'agence relève : ces nouvelles mesures risquaient de faire monter encore le prix du pétrole, alors que les Américains payaient déjà des coûts énergétiques attribués en grande partie à la guerre contre l'Iran.
Un détail dit tout. Le 9 octobre, une semaine avant la suspension, le Trésor américain avait délivré une licence (General License 135) autorisant temporairement des transactions sur du diesel d'origine russe, jusqu'au 7 avril 2027. D'après une analyste de matières premières basée à Abou Dhabi, Natalia Katona, la Russie devait expédier 300 000 tonnes tout de suite, 500 000 en novembre et un million en décembre. Le président qui menace ceux qui achètent de l'énergie russe autorise lui-même, pour six mois, des transactions sur du diesel russe.
On me dira que le résultat compte plus que la cause : Trump a reculé, point. J'en conviens. Mais regardons la solidité du recul. La suspension, rappelle l'agence ANI, n'a pas de date d'expiration fixe et peut être retirée à tout moment. Le rapport indien le résume en une phrase : « Pour l'Inde, la suspension donne de l'air mais n'élimine pas le risque d'une nouvelle pression commerciale. » Et le même rapport note que la part du pétrole russe dans les importations indiennes était passée de 51 % en juillet à 44 % en août, l'Inde se tournant davantage vers les États-Unis et les Émirats. Sous la menace, New Delhi avait déjà commencé à plier. C'est la part de vérité de la thèse des sceptiques : les droits de douane n'ont pas eu besoin d'être appliqués pour produire une partie de leur effet.
L'Amérique n'a donc pas reculé devant un bloc. Elle a reculé devant un baril, devant ses électeurs, et devant un accord signé avec un seul pays, la Chine. Ce n'est pas rien. Mais ce n'est pas une victoire des BRICS, c'est une victoire de ceux de leurs membres qui détiennent un levier physique, du pétrole à vendre ou un marché à offrir, et qui l'ont négocié chacun pour soi.
Reste à savoir si la faiblesse politique de Washington après les élections de mi-mandat du 3 novembre change l'équation. Les démocrates contrôlent désormais les deux chambres. Certains y voient un répit pour les BRICS. Un rapport de l'agence de notation indienne CareEdge, cité par ANI le 5 novembre, est plus prudent : pour l'Inde, le résultat est « moins un tournant qu'un déplacement de l'équilibre des risques ». La menace de droits de 100 % demeure, puisque la suspension peut être retirée ; le nouveau Congrès pourrait renforcer l'examen des achats indiens de pétrole et de défense russes et, une fois réuni en janvier 2027, poser des conditions à des financements militaires supplémentaires. Autrement dit, ce qui affaiblit Donald Trump ne protège pas pour autant les BRICS. Les deux faiblesses ne s'additionnent pas.
Ce que pèsent vraiment les BRICS
Sur le poids, la victoire est nette. D'après une analyse d'ANI du 9 septembre, qui s'appuie sur les chiffres du Fonds monétaire international, les BRICS représentaient en 2024 près de 40 % du produit mondial en parité de pouvoir d'achat, contre environ 29 % pour le G7, le groupe des sept démocraties industrialisées. Leur commerce interne est passé de 84 milliards de dollars en 2003 à environ 1 170 milliards en 2024, soit plus de treize fois plus. Leur part dans les exportations mondiales de marchandises est passée d'environ 12 % à 24 %. Le monde où les cinq premiers BRICS comptaient pour peu a disparu.
L'analyse nuance aussitôt, et il faut l'entendre. Ce commerce interne ne pèse qu'environ 5 % du commerce mondial. Et un économiste indien, Manoj Pant, de la Shiv Nadar University, ajoute que « il n'existe pas de liens institutionnels entre les industries de petite taille des pays BRICS » : le groupe crée plus de commerce entre ses membres qu'il ne les intègre. L'article conclut que le groupe n'a pas remplacé l'ordre occidental, mais qu'il l'a rendu « moins exclusivement occidental ».
Résultat : première épreuve gagnée, mais gagnée à la façon d'un marché, pas d'une alliance. Les BRICS sont une manière de commercer, plus qu'une manière de se battre.
Le dollar : la moitié du chemin, et pas en groupe
C'est l'épreuve que nos lecteurs suivent de plus près. Voici ce que la presse du Sud elle-même en dit. Selon une chroniqueuse de ThePrint, Swasti Rao, qui s'appuie sur les chiffres du Fonds monétaire, le dollar représentait encore 57,13 % des réserves de change mondiales rapportées au premier trimestre 2026, le renminbi 1,99 %. La Nouvelle Banque de développement, l'institution financière commune du groupe, avait fin 2025 115 projets actifs et 35,6 milliards de dollars de financements approuvés, avec des opérations en monnaies locales qui approchent 30 %. L'autrice juge que le groupe n'a « ni assez de forme commune, ni assez de fonction commune pour devenir l'ordre mondial alternatif imaginé par ses partisans ».
Le système de paiement qu'on appelle BRICS Pay, d'après l'explication d'Al Jazeera du 16 septembre, est en phase pilote et de déploiement progressif, et n'est pas encore opérationnel pour tous les membres. Selon des analystes, il n'a pas été conçu pour remplacer SWIFT, le réseau mondial de messagerie bancaire. Son PDG, Andrey Mikhaylishin, a dit à l'agence indienne ANI le 12 septembre : « Nous ne parlons pas de dédollarisation. » Quant à la monnaie commune dont rêvent certains lecteurs, le secrétaire chargé des relations économiques au ministère indien des Affaires étrangères, Sudhakar Dalela, l'a écartée lors du point presse qui a suivi le sommet de New Delhi : « Il n'y a aucune proposition, au sein des BRICS, de monnaie des BRICS, à ce stade. »
Voilà pour le groupe. Mais ce serait mentir de dire que rien ne bouge. La dédollarisation avance quand les sanctions la rendent nécessaire, et elle avance à deux. Selon le communiqué du Kremlin tel que le rapporte Al Jazeera à l'issue du sommet de Pékin, le 20 mai, le commerce entre la Russie et la Chine a atteint l'an dernier près de 240 milliards de dollars, et presque toutes les transactions sont réglées en roubles et en yuans. C'est un fait, mais il est russo-chinois. Il ne vient pas du groupe.
Deuxième épreuve : à moitié gagnée, par des moyens bilatéraux, sous la contrainte, et sans que le groupe lui-même ait décidé quoi que ce soit.
Une seule voix ? Deux salles, deux phrases
Troisième épreuve : parler d'une seule voix face à l'Occident. C'est celle que vous attendez le plus, et c'est celle que les faits donnent le plus nettement perdue.