Samedi, j'ai évoqué avec Eric Verhaeghe le rôle du narratif historique dans la domination américaine sur l'Europe, et singulièrement sur la France. Notre vassalisation est produite sans arme létale : uniquement au moyen d'armes culturelles. Dans cette guerre hybride que les USA mènent contre nous, certains agents d'influence utilisent habilement le souverainisme pour promouvoir des intérêts étrangers. J'analyse aujourd'hui le rôle du groupe Bolloré.

La transformation radicale du paysage médiatique français au cours de la dernière décennie, orchestrée principalement par le milliardaire Vincent Bolloré, ne peut être réduite à une simple concentration économique ou à une réorientation éditoriale de droite classique. Elle s'inscrit dans un paradigme beaucoup plus complexe et global, celui de la « guerre culturelle hybride ». Ce concept, emprunté aux doctrines stratégiques contemporaines, désigne l'utilisation combinée de vecteurs d'information, de pressions économiques et de récits idéologiques pour modifier en profondeur la psyché collective d'une nation, ses repères moraux et ses alliances géopolitiques.

La problématique centrale qui traverse cette chronique réside dans l'analyse de la fonction politique du groupe Bolloré (Canal+, CNews, Europe 1, JDD, Hachette/Fayard). Agit-il comme un rempart souverainiste protégeant l'exception culturelle française, comme il le prétend, ou opère-t-il, consciemment ou non, comme une tête de pont pour des intérêts idéologiques et géopolitiques exogènes, spécifiquement américains et israéliens? L'actualité récente, marquée par des polémiques internes révélatrices — le maintien contre vents et marées de Jean-Marc Morandini malgré ses condamnations judiciaires et l'éviction brutale de figures de la droite institutionnelle comme Philippe Bilger — offre une fenêtre d'analyse privilégiée pour décrypter la gouvernance et les objectifs réels de cet empire.
Ajoutons que ces querelles du jour s'ajoutent à l'étrange dénonciation de l'ARCOM autour de l'affaire Hanouna, alors même que la presse Bolloré appelle à un respect pour ainsi dire obsessionnel de l'ordre et des règles, ainsi qu'à un durcissement de la justice. La même contradiction principielle s'est exprimée dans le traitement du dossier Sarkozy, que le groupe Bolloré soutient aveuglément tout en dénonçant l'affaiblissement de la Justice et de l'autorité.
L'hypothèse que nous développerons tout au long de cette étude approfondie est que le groupe Bolloré, sous couvert d'une rhétorique de « résistance » au mondialisme, est en réalité le principal agent d'une « américanisation par le chaos » du débat public français. En important les méthodes de polarisation de Fox News, en alignant sa grille de lecture sur le néoconservatisme américain (via l'Atlas Network et la CPAC) et la droite nationaliste israélienne (via le soutien inconditionnel au Likoud), le groupe participe à une guerre cognitive qui fracture la cohésion nationale française au profit d'une vision atlantiste et identitaire radicale.
Partie I : la gouvernance du "Clan" et la stratégie de la tension
Pour comprendre la projection de puissance du groupe Bolloré vers l'extérieur, il est indispensable d'analyser sa gestion interne. Les cas emblématiques de Jean-Marc Morandini et de Philippe Bilger ne sont pas de simples faits divers médiatiques ; ils sont les symptômes d'une doctrine de gouvernance qui privilégie la loyauté clanique et l'efficacité propagandiste sur l'éthique journalistique ou la cohérence idéologique traditionnelle.

1.1. Le cas Jean-Marc Morandini : l'impunité comme marqueur de souveraineté interne
La présence continue de Jean-Marc Morandini à l'antenne de CNews constitue l'un des paradoxes les plus flagrants de la chaîne. Alors que CNews a bâti son succès d'audience sur une ligne éditoriale prônant l'ordre, la sévérité pénale et la tolérance zéro envers la délinquance (le plus souvent associée, dans le discours de la chaîne, à l'immigration), elle maintient en son sein un animateur condamné pour des faits graves touchant à l'intégrité de mineurs.
1.1.1. La réalité judiciaire face au déni médiatique
Jean-Marc Morandini a été condamné à plusieurs reprises. En 2024 et 2025, la justice a confirmé des peines de prison avec sursis (jusqu'à deux ans requis ou prononcés selon les instances d'appel) pour « harcèlement sexuel » et des faits liés à des propositions sexuelles faites à des mineurs. Les détails de l'affaire sont particulièrement sordides : sollicitation de photos de nu auprès d'adolescents, castings douteux pour une websérie intitulée « Les Faucons », et échanges de messages explicites où l'animateur demandait à des mineurs s'ils pouvaient être « en érection tout de suite ».

Malgré la gravité de ces faits, qui auraient entraîné un licenciement immédiat dans n'importe quelle autre structure médiatique (et qui étaient d'ailleurs prévus comme motif de départ dans les chartes éthiques d'i-Télé en 2016), la direction de Canal+ a choisi une posture de défi. Gérald-Brice Viret, directeur général de Canal+ France, a déclaré publiquement « assumer complètement » le maintien de l'animateur, affirmant qu'il resterait à l'antenne tant que les procédures d'appel seraient en cours, voire au-delà, au nom d'une présomption d'innocence à géométrie variable.
1.1.2. Une fonction politique : le bras d'honneur à la "Bien-Pensance"
Pourquoi Vincent Bolloré protège-t-il Jean-Marc Morandini avec une telle obstination? L'analyse suggère plusieurs niveaux de lecture :
1. Le test de féodalité : Dans le système Bolloré, la loyauté est la valeur suprême. En protégeant Morandini alors que la terre entière réclame son départ (grève historique d'i-Télé en 2016, pression des annonceurs, indignation publique), Bolloré démontre sa toute-puissance. Il prouve à ses troupes qu'il est le seul maître du temps et des carrières, capable de protéger ses fidèles contre la justice et l'opinion publique. C'est une structure de type féodal, où la protection du parrain est absolue en échange d'une soumission totale.
2. L'économie de l'audience : L'émission « Crimes » de Morandini reste un pilier d'audience sur la TNT. Dans une logique purement capitaliste, l'actif (l'audience) prime sur le passif (la réputation).
3. La transgression comme ligne éditoriale : Maintenir Morandini est un acte de transgression performatif. Cela signale que la chaîne ne se soumet pas aux injonctions morales des « élites » ou des médias concurrents. C'est une application concrète du Trumpisme : ne jamais s'excuser, ne jamais démissionner, toujours contre-attaquer.
Cette protection crée cependant une dissonance cognitive majeure. Comme le soulignent des observateurs, « l'indulgence ne s'applique qu'aux amis de la chaîne ». Pascal Praud ou d'autres éditorialistes, qui réclament quotidiennement des peines planchers et la fin du laxisme judiciaire pour les délinquants de banlieue, observent un silence gêné ou complice sur le cas de leur collègue.
En définitive, le groupe Bolloré mène bien une guerre culturelle hybride. Mais contrairement à ce que suggère sa rhétorique patriote, cette guerre ne vise pas à libérer la France de l'emprise étrangère. Elle vise à remplacer l'influence du libéralisme américain (celui de Biden, de Hollywood et des universités) par l'influence du conservatisme américain (celui de Trump, de la Bible Belt et de Wall Street). C'est une souveraineté de façade qui masque une servitude volontaire envers les nouvelles figures de l'autoritarisme global.
1.2. L'affaire Philippe Bilger : l'épuration de la droite institutionnelle
À l'opposé du spectre, le traitement réservé à Philippe Bilger illustre l'intolérance du système Bolloré envers la nuance et l'indépendance d'esprit, même lorsqu'elle vient de son propre camp politique.
1.2.1. Le clash des cultures juridiques et médiatiques
Philippe Bilger, magistrat honoraire, figure respectée de la droite conservatrice, incarnait une forme de critique judiciaire « à l'ancienne » : sévère mais argumentée, lettrée et respectueuse des institutions. Son éviction de l'antenne de CNews fait suite à des désaccords profonds avec Pascal Praud, l'animateur vedette et véritable « commissaire politique » de la chaîne.
Les tensions se sont cristallisées autour de la conception même du débat public. Lors d'échanges houleux, Pascal Praud a reproché à Bilger une vision « rigide » de la magistrature, alors que Bilger tentait de défendre une éthique de la parole judiciaire. Le point de rupture semble avoir été atteint lorsque Bilger a critiqué, en creux ou explicitement, la vulgarité et l'absence de rigueur des débats menés par Praud, ou lorsqu'il a refusé de hurler avec les loups sur certains sujets.
1.2.2. La victoire du populisme sur le conservatisme
Le départ de Bilger n'est pas anecdotique. Il marque le passage définitif de CNews d'une chaîne de droite conservatrice (type Le Figaro) à une chaîne populiste réactionnaire (type Fox News).
● Bilger représente la Loi (le respect des formes, la culture juridique, la nuance).
● Praud représente l'Opinion (l'émotion brute, le sentiment d'injustice, le clash). Dans la « guerre culturelle » menée par Bolloré, la Loi est un obstacle. Elle est perçue comme un outil des élites pour museler le peuple. En écartant Bilger tout en gardant Morandini, la chaîne envoie un message clair : mieux vaut un délinquant qui fait de l'audience et suit la ligne, qu'un magistrat intègre qui conteste la méthode. Bilger lui-même a résumé cette situation avec amertume, évoquant « le maintien à l'antenne d'un délinquant sexuel » face à son propre départ, soulignant l'inversion des valeurs morales au sein du groupe.

1.3. L'offensive contre le service public : l'affaire Cohen/Legrand
Cette stratégie de tension interne se double d'une guerre ouverte contre l'extérieur, ciblant spécifiquement l'audiovisuel public. L'exploitation intensive par CNews d'une vidéo privée (filmée à la dérobée dans un restaurant) montrant les journalistes Patrick Cohen et Thomas Legrand discutant avec des cadres socialistes est un cas d'école de Sharp Power médiatique.
En diffusant ces images en boucle et en organisant des heures de débats pour accuser le service public de collusion avec la gauche, le groupe Bolloré ne fait pas du journalisme : il mène une opération de déstabilisation institutionnelle. L'objectif est de :
1. Discréditer la concurrence (France Inter, France Télévisions) en la peignant comme partisane.
2. Justifier par effet miroir sa propre radicalisation (« Ils sont de gauche, donc nous devons être d'extrême droite pour équilibrer »).
3. Préparer le terrain politique à une privatisation de l'audiovisuel public, un vieux rêve de la droite libérale-conservatrice et du RN.

Cette méthode, consistant à transformer des adversaires médiatiques en ennemis politiques, est une importation directe des méthodes de l'alt-right américaine (cf. les attaques de Trump contre CNN ou le NYT).
Partie II : l'américanisation structurelle - CNews comme vecteur du modèle Fox News
La question de l'influence américaine sur le groupe Bolloré doit être abordée non pas sous l'angle d'une soumission diplomatique à l'administration Trump, mais sous l'angle d'une mimésis culturelle et structurelle avec la sphère conservatrice américaine. CNews est devenue le laboratoire français du modèle Fox News.
2.1. Analyse comparative : CNews vs. Fox News
Les recherches académiques et les observations empiriques confirment une convergence frappante entre les deux chaînes. Cette convergence n'est pas fortuite ; elle est le fruit d'une ingénierie de l'audience.







