Tout indique que, aux prochaines présidentielles, le RN et Mélenchon seront bien placés pour accéder tous deux au second tour, ce qui serait un séisme national, européen et même mondial. Face à cette probabilité grandissante, que fait le Bloc Central ? Une foire à la saucisse qui augure d'un magnifique suicide collectif.

Bien sûr, il ne faut jamais jurer de rien : l'histoire politique est d'abord l'histoire de multiples surprises, rebondissements et retournements qui ont si souvent fait mentir les certitudes acquises ! Mais enfin, rationnellement, tout indique aujourd'hui que Mélenchon et Bardella, ou Mélenchon et Le Pen, sont bien placés pour accéder au second tour.
Je martèle ! cela ne signifie en rien qu'il s'agit d'une certitude, ni d'une annonce. Tant de choses peuvent se produire d'ici là ! Mais, statistiquement, il est compliqué de contester cette évidence qu'en 2027 le Rassemblement National pourrait arriver au pouvoir, potentiellement après un duel avec Jean-Luc Mélenchon.
Ceci est particulièrement vrai pour le Rassemblement National, car Jordan Bardella ou Marine Le Pen caracolent en tête des intentions de vote depuis des mois, avec 34-38 % selon les instituts (Elabe mars 2026, Ifop, Harris, Odoxa). Ces résultats s'insèrent dans une longue série statistique de progression linéaire du RN, qui semble inexorable.
Voilà qui devrait interpeler plus d'un esprit "rationnel" au sein de la caste, où le mépris viscéral pour le populisme est de règle. La probabilité est forte que ceux que la caste stigmatise depuis des années comme des gens incompétents et incapables de s'élever à l'intelligence des responsabilités, ceux qu'elle a bannis de façon constante à coup de "front républicain", prennent le pouvoir.

Élise Rochefort montrait parfaitement ce matin comme le bloc central qui s'est constitué autour du macronisme s'est forgé autour de cette vision de caste. D'un côté, des populistes guidés par des passions aveugles et tristes (antisémitisme, islamo-gauchisme, pour Mélenchon, racisme et on ne sait plus trop quel motif pour le RN), de l'autre, une caste rationnelle, raisonnée, dominant ses émotions et apte aux responsabilités.
Si l'on écoute la macronie, et plus généralement le bloc central, les frontières sont claires et délimitées.
Ce sentiment de supériorité intellectuelle caractéristique du bloc central français, où les différences, au fond, ne reposent pas sur l'idéologie, mais plutôt sur le statut, sur le rang, sur la respectabilité sociale - ce sentiment, donc, imprime le fonctionnement même de notre démocratie.
On l'a vu à l'occasion des dernières municipales, où la légitimité des Insoumis, par exemple, à accéder aux fonctions électives, a fait l'objet de fortes contestations, dans la foulée de "l'affaire Quentin". Une alliance au moins objective entre la bollosphère et le bloc central visait à établir un bannissement, un ostracisme, un "cordon sanitaire" comme disait Chirac à propos du Rassemblement National, autour de LFI. L'objet était moins politique que "moral", c'est-à-dire, in fine, social: d'un côté, il y a les fréquentables, de l'autre, les infréquentables. D'un côté, la rationalité politique acceptable, de l'autre, les passions coupables (en l'espèce le prétendu antisémitisme). D'un côté, les bourgeois raisonnables et rassurants, de l'autre, les partageux, les jaloux, les dangereux.
Le mécanisme fondateur de la caste dominante appelée "bloc central" repose sur la délimitation de cette frontière entre l'entre-soi et la perte de respectabilité.

Faut-il encore démontrer l'inanité de ces distinctions, leur parfaite hypocrisie et même leur parfait mensonge ?
Car si le bloc central constituait réellement le rendez-vous des gens raisonnables, capables de dominer leurs passions et leurs émotions, dont leur appétit sans limite pour le pouvoir, ils prendraient la mesure du danger qui les guette et ils s'organiseraient intelligemment pour gagner les élections l'an prochain, et s'assurer une majorité parlementaire susceptible de stabiliser la vie politique du pays. Cette "consciousness", pour reprendre les termes du modèle Hexaco évoqué par Élise ce matin devraient même, en principe, constituer un réflexe et une base programmatique au sein du bloc central.
Mais à quoi assistons-nous, en lieu et en place de cette manifestation de bon sens qui devrait être la base programmatique de ce bloc ? C'est une véritable foire à la saucisse qui est lancée, avec une multiplication des "stands" pour vendre des candidatures à la présidentielle dépourvues de crédibilité.
Je ne résiste pas au plaisir de faire un passage en revue rapide de la situation :
- au coeur du bloc central proprement dit, on compte au moins la candidature d'Édouard Philippe, mais ni Gabriel Attal, ni Aurore Bergé (pour ne parler que d'eux) ne cachent leur très forte envie de grossir les rangs de ce mouvement
- au sein de la gauche non-mélenchoniste, la candidature de Bernard Cazeneuve est imminente, aux côtés de Raphaël Glucksmann, peut-être de Boris Vallaud, de Marine Tondelier, de quelques autres encore, qui, sans être explicitement du bloc central, en sont les alliés réguliers
- au sein de la droite "républicaine", Bruno Retailleau s'est déclaré, ainsi que David Lisnard, mais d'autres encore (Xavier Bertrand, Michel Barnier) fourbissent leurs armes. Là encore, si ces forces n'appartiennent pas explicitement au bloc central, on notera qu'elles sont compatibles avec lui.
Voilà donc des gens "raisonnables" qui se divisent allègrement et se précipitent au portillon dans une cohue indescriptible au moment où leur rationalité devrait leur commander de se calmer et de s'organiser pour ne pas perdre le pouvoir.
Faut-il une autre preuve pour ruiner la théorie d'un bloc central raisonnable ?
Cette foire à la saucisse est évidemment un suicide collectif pour le bloc central.
C'est d'abord le suicide de la fiction selon laquelle le bloc central serait intellectuellement et émotionnellement supérieur aux "extrêmes". Disons même qu'il administre quotidiennement au petit peuple la preuve qu'il est, sur ces points, inférieur aux extrêmes. Certes, on y trouve des personnalités à l'ego surdimensionné et à l'arrogance sans égal. Mais aucune ne semble décidée à démontrer la réalité de ses prétentions à l'intelligence.
C'est ensuite le suicide du projet présidentiel lui-même. Les déchirements internes, le jeu des ambitions, à un an de la ligne d'arrivée, préparent une défaite en bonne et due forme, digne du 21 avril 2002, lorsque Lionel Jospin fut éliminé de la course au profit de Jean-Marie Le Pen. Avec une différence notable : cette fois, l'élimination ne conduira pas à un duel entre un candidat de la caste et un candidat populiste. Elle conduira à un second tour entre populistes.
Ce jour-là, bouffi de prétention, d'arrogance, de morgue, le bloc central ne pourra s'en prendre qu'à lui-même.
