"Je soignais en EHPAD au moment du COVID"

"Je soignais en EHPAD au moment du COVID"


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Pendant que la France comptait ses morts à la télévision, une animatrice d'Ehpad près de Bordeaux faisait choisir à ses résidents un cadeau à deux euros. Ils demandèrent des berlingots, des myrtilles, un caramel mou. Notre entretien avec Nathalie Firminy, soignante suspendue devenue accompagnante des mourants, dit ce que le pays a fait à ses vieux — et ce qu'il s'est fait à lui-même.

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Des soixante-deux pensionnaires de cette maison de retraite des environs de Bordeaux à qui, en pleine épidémie, entre deux confinements, une animatrice un peu têtue proposa de choisir un cadeau d'une valeur maximale de deux euros, la plupart ne demandèrent ni un objet, ni un vêtement, ni rien de ce que nous aurions cru utile à des gens enfermés : ils demandèrent un goût. Un berlingot qui rappelait l'enfance. Des myrtilles. Un caramel mou. Voilà ce que réclament des êtres humains de quatre-vingt-dix ans quand le monde se barricade autour d'eux : la confiserie d'un jeudi de 1937, quelque chose qui fonde sous la langue et qui dise que la vie a eu lieu.

L'animatrice s'appelait Nathalie Firminy. Elle a tenu la chronique de ces années-là dans un livre, Ma vie de soignante en Ehpad — édité d'abord par une maison qui fit faillite, réédité depuis par ses propres soins, ce qui est une autre histoire française. Je l'ai reçue cette semaine pour la chaîne du Courrier, au moment où le pays fait mine de commémorer le Covid, c'est-à-dire de le ranger. L'entretien est à voir en entier. J'en retire ici ce qui m'a semblé devoir être écrit, parce que l'écrit reste.

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Ce qu'on a fait

Reprenons les scènes, une à une, telles qu'elle les raconte — sérieusement, précisément, sans jamais hausser le ton, ce qui rend la chose plus terrible.

Un matin de mars 2020, une injonction tombe : plus de visites. Puis, les visites supprimées n'ayant pas suffi, on enferme les résidents dans leurs chambres — des chambres de quatre, six, dix mètres carrés, dans des unités qui étaient déjà fermées. On leur apporte des plateaux-repas, servis par des silhouettes masquées, gantées, parfois en blouse, dont ils ne distinguent plus ni le visage ni la voix. Le soir, à la télévision, le décompte des morts s'égrène — comme les numéros du loto, dit Nathalie Firminy, sauf que rien n'était jamais gagné, et que les numéros montaient.

Les familles, à défaut d'entrer, déposent des cadeaux. Les cadeaux sont mis en quarantaine. Vingt-quatre heures dans un bureau, au titre de la décontamination — pendant que les soignants, eux, font leurs courses au supermarché comme tout le monde, touchent ce que tout le monde touche, et reviennent le lendemain servir les plateaux. Une consigne impose d'aérer les chambres à intervalles réguliers ; on a donc vu des chambres aérées en plein hiver avec le résident dedans, parce que la consigne disait d'aérer et que la consigne ne disait rien du résident. Une vieille dame malentendante supplie qu'on retire ce masque qui lui vole les voix ; la soignante, pour le retirer, doit reculer de deux mètres, et la voix se perd dans la distance. La protection a ses géométries. Elles ne passent jamais par le visage.

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Il faut dire aussi ce qui arrivait au-dehors. Des soignants — ceux-là mêmes qu'on applaudissait à vingt heures — trouvaient en rentrant chez eux des mots punaisés dans l'ascenseur : ne rentrez pas ici, vous êtes un danger pour nous. Et sur la route de l'Ehpad, un gendarme contrôlant l'attestation de déplacement sommait l'animatrice de fermer sa vitre et de plaquer le papier contre le verre, tant la peur, à ce moment du siècle, tenait lieu d'ordre public. La peur montait comme une eau d'hiver, sans bruit, par toutes les fissures à la fois ; et chacun, du gendarme au voisin, s'y noyait à sa hauteur.

Le vocabulaire médical a un mot pour ce qui arriva ensuite aux plus fragiles : le syndrome de glissement. Le vieillard enfermé, coupé des siens, cesse un matin de vouloir. Il ne proteste pas, ne réclame rien ; il glisse. Nathalie Firminy en a vu glisser plusieurs — par perte de sens, dit-elle, plus que par virus. Aucune statistique nationale ne recense ces morts-là. Je suppose qu'aucune ne le pourra jamais : on ne compte pas ce qui s'éteint.

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Ce qu'elle a fait

En face de cette machinerie, qu'opposait-elle ? Presque rien, et c'est ce presque rien qui mérite un article. Des récits de vie écrits avec chaque résident et lus à voix haute devant les autres — chacun attendait, disaient-ils, son heure de gloire. Un téléphone tendu entre une mère de quatre-vingts ans et son fils confiné à Madagascar, chacun croyant l'autre mort, et elle entre les deux qui fait, selon ses mots, la traduction avec les émotions. Des conversations sur la mort, organisées, assumées, dans une institution dont la mort est l'horizon officiel et le tabou ordinaire. Et ce concours de cadeaux à deux euros, qui en dit plus long sur l'anthropologie que bien des rapports.

Puis vint l'obligation vaccinale. On avait promis trois choses, rappelle-t-elle : le libre choix, la gratuité, la sécurité. Elle constata que le premier terme manquait à l'appel et en tira la conséquence — non en militante, elle ne l'est pas, mais en personne qui avait eu le Covid, s'estimait immunisée, et demandait seulement le temps de réfléchir qu'on ne lui laissa pas. Sa croyance, dit-elle honnêtement, la sienne. On peut la discuter. On ne discutera pas le prix qu'elle l'a payée : suspension — être sus-pendue, relève-t-elle, le mot est vraiment moche —, puis, la direction refusant toute rupture conventionnelle, démission sèche, sans droits, en 2022. Son collègue vacataire, qui pensait comme elle, signa, lui : des enfants à nourrir, un loyer, un crédit. La liberté, dans ce pays, est demeurée légale à condition de pouvoir se l'offrir. Lui ne pouvait pas. Elle l'a pu, de justesse, et en a fait quelque chose.

Car voici la fin de l'histoire, qui n'en est pas une. Retournée à La Réunion qu'elle avait quittée à dix-neuf ans, Nathalie Firminy exerce aujourd'hui un métier dont le nom manque encore à nos nomenclatures : thanadoula. Comme la doula accueille le premier souffle, la thanadoula accompagne le dernier — et surtout ceux qui restent, dans un monde qui somme les endeuillés de « passer à autre chose » comme il sommait les vieillards d'être protégés. Elle s'assoit auprès des mourants et de leurs familles, explique ce qui se passe, nomme l'agonie pour la désarmer. Ce qu'on n'aime pas, c'est ne pas comprendre, dit-elle. J'ignore s'il existe une meilleure définition de ce qui nous est arrivé collectivement entre 2020 et 2022.

Dernier mot

L'institution a suspendu cette femme pour défaut de conformité ; elle est devenue, hors de l'institution, exactement ce que l'institution prétendait être — quelqu'un qui protège. Je ne tirerai pas de cette symétrie une thèse, encore moins un slogan. Mais on me permettra une question, qui est au fond celle de Bernadette, cette résidente de son livre qui annonçait : cet épisode va nous faire réfléchir, surtout après. L'après est arrivé. Avons-nous réfléchi ?

Le pays a commémoré, c'est-à-dire classé. Les protocoles dorment dans des classeurs, prêts à resservir — elle le dit sans drame : si ça recommençait demain, le traumatisme serait le même. Rien, dans nos institutions, n'a été réparé de ce qui s'est défait là : la confiance des soignants, le bon sens des consignes, le droit des très vieux à autre chose qu'à la survie. Et pendant ce temps, dans une île de l'océan Indien, une femme sans titre apprend à des familles à rester assises auprès d'un père qui meurt — à ne pas avoir peur, à comprendre, à tenir la main jusqu'au bout.

Elle dit qu'après le dernier souffle, la pièce reste habitée par quelque chose. Je ne sais pas ce qu'il en est des chambres d'Ehpad qu'on a fermées à clef. Mais je crois que les pays aussi gardent, longtemps après, la trace de ce qui s'y est éteint — et qu'il nous reste à choisir, chacun, entre la consigne et le caramel mou.


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