Mes chers libertariens de l'Absurdistan, permettez à une Flamande qui prend son café à Malines, sous un carillon qui n'a jamais demandé sa carte d'identité à personne, de saluer votre dernière trouvaille : l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans, votée en janvier, applicable en septembre, faisable jamais.
Le calendrier d'abord, parce qu'il est beau comme un retable. À la rentrée, plus de nouveaux comptes pour les moins de quinze ans. Au 1er janvier 2027, une vérification d'âge efficace pour tout le monde, anciens comptes compris. Entre les deux, un détail : personne — ni le Gouvernement, ni les plateformes, ni Bruxelles — ne sait comment on fait.
Posons les questions au bureaucrate absent. Comment vérifiera-t-on l'âge ? Par une solution technique robuste et respectueuse de la vie privée. Laquelle ? Elle sera précisée. Par qui ? Un décret. Quand ? Ultérieurement. Et le droit européen, qui a déjà enterré votre majorité numérique de 2023 — loi votée, promulguée, jamais appliquée, paix à son âme ? Nous sommes confiants. Voilà. La France est le seul pays au monde qui légifère en deux exemplaires : un pour le Journal officiel, un pour le musée.
Admirez maintenant la symétrie, parce qu'elle vaut le détour. Le même État qui interdira Instagram à votre fils de quatorze ans lui a remis, à huit ans, un environnement numérique de travail obligatoire, un Pronote qui sonne plus souvent que mon carillon, et parfois une tablette de la région, payée par vous, garantie sans bouton d'arrêt. L'écran est un poison quand l'enfant s'en sert pour parler à ses amis, et un outil pédagogique quand l'administration s'en sert pour parler à l'enfant. Comprenez : ce n'est pas l'écran qu'on interdit. C'est la conversation non homologuée.
Et puis il y a le plus délicieux, mes chers compagnons d'Absurdistan, le petit mécanisme que l'émotion vous cache. Pour vérifier qu'un utilisateur n'a pas quinze ans, il faut vérifier l'âge de tous les utilisateurs. Tous. Vous, moi, votre notaire, votre grand-mère qui regarde des vidéos de tricot. L'enfance est l'argument ; l'infrastructure d'identification générale est le produit. On ne bâtit pas un portillon pour les petits sans installer un portique pour tout le monde — demandez à n'importe quel ingénieur, ou à n'importe quel ministre de l'Intérieur, c'est le même métier désormais.
À Malines, j'ai grandi sans ministère de l'enfance numérique. Quand j'abusais de la télévision, ma mère tournait un bouton, et la Flandre entière survivait à cette technologie de pointe qu'on appelait l'autorité parentale. Amai, qu'on était sous-équipés.
Une dernière chose, à méditer devant votre café froid : l'Australie a essayé, les gamins ont mis quatre jours à passer par-dessus. Les vôtres mettront deux. Mais le portique, lui, restera — et un jour où il faudra prouver son âge pour parler, on finira par devoir prouver son innocence pour se taire.
Réfléchissez. À Malines, le carillon sonne pour tout le monde, sans pièce d'identité.