Par Thibault de Varenne
Le 1er novembre, Tucker Carlson affirme, sans preuve, que Washington serait « à quelques jours » d'une frappe nucléaire sur l'Iran. Le 16 octobre, Donald Trump avait dit : « I wouldn't use nuclear ». La Maison-Blanche, elle, garde « toutes les options sur la table ».
Dimanche 1er novembre au soir, l'ancien présentateur de Fox News Tucker Carlson a publié sur X un message vu plusieurs dizaines de millions de fois. Selon lui, l'administration Trump « pourrait être à quelques jours de lancer une frappe nucléaire sur l'Iran », sous la pression du Premier ministre israélien. Il ne produit aucune pièce. Ses sources sont anonymes, et Téhéran nie toute activité atomique sur le site qu'il désigne. Interrogé, un responsable de la Maison-Blanche n'a ni confirmé ni démenti : le président « garde toutes les options ouvertes ».
Voilà les faits. Ils ne prouvent pas qu'une bombe tombera. Ils prouvent qu'on en parle, à Washington, dans une langue qui n'exclut plus rien.
Le lendemain, lundi 2 novembre, veille des élections de mi-mandat américaines, Donald Trump assurait qu'il n'attaquerait pas l'Iran après le scrutin, tout en ajoutant, devant Axios : « One way or the other, we will do something, but there is no rush. » Le 16 octobre, sur Newsmax, il avait été plus net : « I wouldn't use nuclear. We don't have to. » Je tiens cette phrase pour la plus importante de l'automne. Je voudrais qu'elle soit la dernière sur le sujet.
Qui se bat, et pour quoi
Il faut d'abord dire qui est sur le terrain, car le lecteur français n'a pas à connaître par cœur une guerre que ses journaux ont traitée par intermittence.
Les États-Unis et Israël ont ouvert les hostilités contre l'Iran le 28 février 2026. Le premier jour, les frappes ont tué le Guide suprême, Ali Khamenei. Leur but affiché porte sur le programme nucléaire et les missiles iraniens. Washington impose depuis un blocus naval des ports iraniens. Le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, aurait demandé à Donald Trump de reprendre les frappes dès le lendemain des élections ; la presse parle de frappes, sans autre précision, et rien n'y renvoie à l'arme nucléaire.
L'Iran est gouverné depuis par le fils du défunt, Mojtaba Khamenei. Il tient fermé, pour l'essentiel, le détroit d'Ormuz, ce goulet entre le golfe Persique et l'océan Indien par où passe d'ordinaire un cinquième du pétrole mondial. Son programme nucléaire est officiellement civil ; une fatwa de son ancien Guide interdisait l'arme. Mais ses durs en réclament désormais l'abrogation, et une source du régime citée par le Financial Times évalue le soutien à la bombe dans les institutions à plus de 50 %, contre presque rien auparavant.
Le Qatar sert de médiateur. Téhéran y a discuté d'un plan qui rouvrirait Ormuz contre la levée du blocus. Le baril de Brent, qui avait touché 118 dollars en octobre, est retombé autour de 104 à 108 dollars sur cet espoir.
La montagne, enfin. Pickaxe Mountain — la « montagne de la pioche » — est un complexe creusé dans le granit près de Natanz, au centre du pays. Les États-Unis y voient une installation nucléaire enterrée ; une analyse du CSIS, un institut de Washington, jugeait en septembre qu'elle ne paraissait pas encore capable d'enrichir. Pour atteindre ce genre de cible, l'Amérique dispose d'une bombe classique de près de 14 tonnes, la GBU-57. Elle en a lâché quatorze en juin 2025. Il lui en resterait, selon le CSIS, « un nombre à un chiffre, et petit ». C'est de cet écart entre la profondeur du granit et l'épaisseur de l'arsenal qu'est née la rumeur. Car il existe des têtes nucléaires conçues pour pénétrer le sol, comme la B61-11, que le Bulletin of the Atomic Scientists évoquait dès avril.
Ce que le mot a déjà coûté
On m'objectera que je donne de l'écho à un polémiste, et que le président a dit non. L'objection est sérieuse. Je la partage pour moitié. Rien n'établit qu'une frappe atomique se prépare ; tout indique qu'elle demeure improbable. L'armée américaine n'est pas une cour, ses généraux savent ce qu'ils signeraient, et la Maison-Blanche sait ce qu'il en coûterait.
Mais la probabilité n'est pas la seule mesure. Le tabou nucléaire ne tient pas parce qu'un usage est improbable. Il tient parce que le refus est dit, sans condition, à voix haute. Depuis Nagasaki, le 9 août 1945, aucune puissance n'a fait exploser l'arme sur un ennemi. Quatre-vingt-un ans. Ce n'est pas la chance qui l'a garanti ; c'est une grammaire commune, que chaque dirigeant répétait même quand il n'y croyait guère.
Cette grammaire, l'année 2026 l'a usée. Le 7 avril, le président américain écrivait que « toute une civilisation mourra cette nuit ». Le pape Léon XIV répondait le soir même, à Castel Gandolfo, que cette menace « sur tout le peuple d'Iran » n'était « vraiment pas acceptable ». Depuis, « toutes les options » est devenu une formule de communiqué. On s'y habitue. C'est ainsi que les seuils tombent : non par une décision, mais par une accoutumance.
Et la leçon, Téhéran l'a déjà tirée. Un pays qui n'avait pas la bombe a été bombardé, son chef tué. La Corée du Nord, qui l'a, ne l'est pas. Lorsque les durs iraniens disent qu'y renoncer serait une « défaite auto-infligée », ils ne font que répéter ce que l'époque enseigne. Le mal est fait, même si la montagne n'est jamais touchée.
Si elle l'était
Je ne veux pas jouer les prophètes. Mais il faut dire ce que l'on perdrait, car c'est le seul moyen d'empêcher qu'on le perde.