par Thibault de Varenne
Le 20 janvier 2025, sous la rotonde du Capitole, Donald Trump promettait que « l'âge d'or de l'Amérique commence maintenant », et que les droits de douane allaient « taxer les pays étrangers pour enrichir nos citoyens ». Vingt-et-un mois plus tard, le salaire horaire réel américain a reculé de 0,7 % en un an, l'industrie compte moins d'emplois qu'au printemps 2025 et les chantiers d'usines ont fondu d'un tiers depuis leur sommet. La Cour suprême a jugé illégale une large part des droits de douane, et 166 milliards de dollars doivent être rendus… aux importateurs.
La phrase a été prononcée le 20 janvier 2025, dans le discours d'investiture que l'on peut relire dans la transcription du Boston Globe. « L'âge d'or de l'Amérique commence maintenant. » Le même jour, Trump annonçait la création d'un « External Revenue Service », une administration des recettes extérieures, pour encaisser ce que l'étranger allait payer. L'idée était simple, et elle a séduit bien au-delà de l'Amérique : on taxe les marchandises venues d'ailleurs, les usines reviennent, l'ouvrier retrouve son rang.
Je ne méprise pas cette idée. Un gaullien ne peut pas mépriser le désir d'un peuple de fabriquer lui-même ce dont il vit. Mais une idée se juge à ce qu'elle produit, et l'on dispose désormais de vingt-et-un mois de chiffres. Ils sont publics, et ce sont ceux de l'administration américaine elle-même.
Le portefeuille de l'Américain moyen
Commençons par ce qui plaide pour Trump, car il faut le dire honnêtement. Le 15 septembre 2026, le Bureau du recensement a publié le revenu médian des ménages pour 2025, la première année du mandat : 87 460 dollars, en hausse de 2,6 % après inflation, le plus haut niveau jamais mesuré depuis 1967. Le taux de pauvreté officiel est tombé à 10,2 %. Un ministre français qui afficherait ces chiffres ferait trois journaux télévisés.
Le même document dit autre chose, plus bas. Le revenu du dixième le plus pauvre des ménages n'a pas bougé de manière significative en 2025 ; celui du dixième le plus riche a augmenté pour la troisième année consécutive. L'âge d'or de 2025 a donc profité d'abord à ceux qui étaient déjà au soleil. Et l'année 2026 a corrigé l'année 2025. Selon le Bureau des statistiques du travail, le BLS, le salaire horaire réel de l'ensemble des salariés a baissé de 0,7 % entre septembre 2025 et septembre 2026. Les prix ont monté de 3,7 % sur la même période, d'après l'indice publié le 14 octobre.
Ici, l'objection est sérieuse, et je la prends. Cette inflation ne vient pas principalement des droits de douane. Elle vient de l'énergie : +20,4 % en un an, et +34,2 % pour l'essence, depuis le conflit avec l'Iran ouvert en février. Hors alimentation et énergie, les prix n'ont augmenté que de 2,6 %. Trump peut plaider que la guerre lui a volé son âge d'or. Mais l'argument se retourne aussitôt. Un président qui promettait la prospérité par la puissance a vu le prix de l'essence de ses électeurs dicté par le détroit d'Ormuz. La puissance n'a pas protégé le portefeuille. Les Américains l'ont compris. L'indice de confiance des consommateurs de l'université du Michigan est tombé à 48 points en octobre, 10 % sous son niveau d'il y a un an. Ils attendent 4,7 % d'inflation pour l'année qui vient.
Reste la part propre des droits de douane. Le Yale Budget Lab, un centre de recherche de l'université Yale qui suit ce dossier mois par mois, l'estime à environ 1 100 dollars par ménage et par an, aux règles en vigueur en juillet 2026. Ce n'est pas l'étranger qui paie. C'est l'Américain, à la caisse.
Le droit de douane devant le juge
Il faut ici un détour par le droit, car c'est le chapitre le plus singulier de l'affaire. La plupart des droits de douane de 2025 reposaient sur l'IEEPA, une loi de 1977 sur les pouvoirs économiques d'urgence, que la Maison-Blanche interprétait comme l'autorisant à taxer à sa guise. Le 20 février 2026, la Cour suprême a jugé, par six voix contre trois, que cette loi n'autorise pas le président à imposer des droits de douane. Trois juges nommés par les républicains ont rejoint la majorité.
L'administration a aussitôt changé de fondement juridique : un tarif mondial temporaire au titre d'une loi de 1974, expiré le 24 juillet, puis des droits ciblés sur une soixantaine de pays. Les tarifs sur l'acier et l'aluminium, qui reposent sur une autre loi, n'ont jamais été touchés. Mais les douanes américaines doivent rembourser environ 166 milliards de dollars à plus de 330 000 importateurs. Fin juillet, 81 milliards avaient déjà été rendus.
On mesure l'ironie. Le consommateur a payé la taxe dans le prix de ses jouets, de ses vêtements, de ses outils. Le remboursement va à l'entreprise qui a importé. Des clients ont d'ailleurs attaqué Costco et FedEx pour récupérer leur part. Personne ne le leur rendra. L'« External Revenue Service » a fonctionné, mais à l'envers : il a prélevé sur les citoyens pour reverser aux sociétés.
Les usines, enfin
La vraie question est la seconde, et c'est celle sur laquelle un gaullien attend la réponse. Le protectionnisme a-t-il rebâti l'industrie ?