Un avis rendu le 9 juin 2026 par le Collège de déontologie des magistrats de l’ordre judiciaire pourrait faire date. Pour la première fois, l’instance estime que l’appartenance à la franc-maçonnerie peut être incompatible avec les obligations déontologiques des magistrats. Le cœur du problème : allégeance, solidarité et secret ... au-delà du cas maçonnique, c’est la question des loyautés parallèles au sein de la justice qui est désormais posée.
Il aura fallu la question candide d'un magistrat anonyme , approchée par un représentant de loge souhaitant un « rapprochement éventuel » , pour que l'institution judiciaire se regarde enfin dans le miroir. Le Collège de déontologie des magistrats de l'ordre judiciaire (CDJ) n'a pas tergiversé : dans son avis du 9 juin 2026, il pose noir sur blanc que l'appartenance à la franc-maçonnerie est incompatible avec les obligations déontologiques dès lors que le serment prêté induit « une allégeance ou une solidarité prioritaire ».
Wikipédia comme boussole déontologique
Le principe posé est sans ambiguïté : « l’appartenance à la franc-maçonnerie est incompatible avec les obligations déontologiques » lorsque le serment prêté crée une allégeance ou une solidarité prioritaire. Même en l’absence d’une telle incompatibilité formelle, le Collège évoque de « fortes réserves » et appelle à une vigilance maximale.
Ce qui frappe dans cette affaire, c'est la méthode. Pour fonder sa réflexion, le Collège s'est appuyé sur… une note Wikipédia consacrée à la franc-maçonnerie. Que l'instance chargée de réguler l'éthique des gardiens de la loi recoure à une encyclopédie collaborative pour instruire une question aussi sensible en dit long sur l'état de la réflexion institutionnelle en la matière.
Cela dit, le constat qui en ressort est solide : serment d'allégeance, obligation de secret, solidarité entre frères; trois caractéristiques difficilement conciliables avec les principes d'indépendance, d'impartialité et de neutralité inscrits dans la charte de déontologie.

Le Collège rappelle qu’un engagement privé ne doit jamais influencer (ni même paraître influencer ) l’exercice de la fonction judiciaire. Le risque s’accroît dans les petites juridictions, où les proximités se devinent aisément, et pour les présidents de juridiction dont l’autorité pourrait s’en trouver entravée. Le Collège n’oublie pas de mentionner qu’une affaire de franc-maçonnerie a déjà entaché le monde judiciaire par le passé.
Ce que l'institution reconnaît sans le dire
L'avis reste prudemment dans le registre de la « potentielité » et des « réserves importantes ». Pas question, pour l'heure, d'interdire formellement. Mais en rappelant qu'au moins un scandale judiciaire trouve son origine dans des appartenances maçonniques, le Collège ouvre une brèche que les défenseurs de l'État de droit auraient tort de refermer trop vite.

Car la vraie question n'est pas maçonnique mais elle est structurelle. Peut-on rendre la justice au nom du peuple tout en ayant prêté serment à une fraternité parallèle dont les délibérations restent secrètes ?

La réponse de bon sens n’est pas. Qu'il ait fallu attendre 2026, et une question posée par un juge curieux, pour que l'institution l'admette enfin à mi-voix, voilà qui en dit longtemps sur la vigueur des loyautés que l'on prétend aujourd'hui réguler.
Reste à voir si les magistrats concernés, et surtout leurs supérieurs, en tireront toutes les conséquences pratiques. La déontologie ne vaut que par son application, pas par ses déclarations.


