Affaire Lyhanna : la CGT continue à excuser les fautes personnelles des agents publics

Affaire Lyhanna : la CGT continue à excuser les fautes personnelles des agents publics

Le pré-rapport sur l'affaire Lyhanna documente des fautes individuelles que la CGT dissout dans la seule question des moyens. Anatomie d'une déresponsabilisation très française.


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Par Eric V.

Et si l'on pouvait, dans le même mouvement, manquer cruellement de moyens et manquer simplement à son devoir ? Le pré-rapport sur l'affaire Lyhanna dit moins sur l'état des finances publiques que sur un pays qui a désappris, en deux siècles d'administration, à distinguer la pénurie de la négligence — et qui s'est doté de syndicats dont le métier est précisément d'entretenir la confusion.

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Il y a, dans le pré-rapport des inspections sur la procédure du 18 août 2025, un objet d'une banalité administrative parfaite, une pochette de carton rouge, réservée de longue date aux dossiers urgents, qu'un agent du bureau d'ordre pénal d'Auch dépose un beau jour de décembre dans la bannette du magistrat — et qui, précise le document, ne contenait aucune autre procédure. Une pochette rouge. Seule. Visible. On a peine à imaginer signal plus clair. Et pourtant le dossier qu'elle contenait, qualifié « crime », libellé « viol commis sur mineur de quinze ans », était resté vingt-trois jours empilé dans le tas des affaires sans urgence, faute d'avoir été trié correctement à son arrivée. Il n'en est ressorti que le jour où la mère de la victime a téléphoné.

Voilà le genre de détail qui, à le bien regarder, dit tout. Car la pochette rouge existait. Le protocole existait. La case « urgent » sur le soit-transmis du parquet existait aussi — elle n'a pas été cochée. Les outils étaient là. Ce sont les gestes qui ont manqué.

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Deux récits qui ne parlent pas de la même chose

Le pré-rapport, signé le 19 juin, est d'une honnêteté méthodique. Il décrit une chaîne en deux temps. Un premier temps, conduit par le parquet de Toulouse et la brigade de Plaisance-du-Touch, qu'il qualifie de diligent, exemplaire, « assez remarquable » : tous les actes réalisés en moins de deux mois, l'enfant entendue dans un cadre protégé, l'enquêteur signalant de lui-même un « risque éventuel de pluralité de victimes ». Un second temps, après le dessaisissement au parquet d'Auch et son passage à la compagnie de Condom, qu'il qualifie de défaillant : enregistrement tardif, erreur d'orientation, case « urgent » oubliée, fiche du mis en cause jamais consultée, actes d'enquête purement et simplement interrompus à partir du 14 février, aucun contrôle hiérarchique digne de ce nom. Huit appels de la mère restés sans réponse.

Face à ce récit de faits, la CGT — par ses branches État, Intérieur-Police et Protection judiciaire de la jeunesse — oppose un autre récit, et un seul. Tout serait affaire de moyens. L'« empilement des réformes et des priorités sans aucun moyen pour les assurer » aurait « produit le drame ». Les vrais responsables seraient « ceux qui définissent les moyens attribués aux services publics ». Et l'on chercherait, après l'émotion, des « fusibles » : magistrats, greffiers, enquêteurs, travailleurs sociaux, livrés à « une indignation politique soigneusement orientée ».

Je veux être juste avec cette position. Elle n'est pas absurde. Le rapport lui-même note le sous-effectif des deux parquets, la densité folle des permanences toulousaines, la crise d'ordre public qui a mobilisé la gendarmerie du Gers sept semaines durant. La pénurie est réelle, et la nommer est légitime. Mais que la CGT en fasse l'explication unique, exclusive, totale, et l'on bascule de l'analyse syndicale à autre chose : un mécanisme de dissolution de la faute.

Ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas

Bastiat, dans son dernier pamphlet, distinguait l'effet visible et la longue traîne des effets qu'on ne regarde pas. Appliquons-lui l'affaire. Ce qu'on voit, ce que la CGT pointe du doigt, ce sont les postes vacants, les circulaires qui s'empilent, le numérique mal déployé. Réel. Mais ce qu'on ne voit pas — ce que le rapport, lui, met sous les yeux — c'est que ces mêmes contraintes pesaient sur le parquet de Toulouse, plus saturé encore que celui d'Auch, et que là, le travail a été fait. Vite. Bien. À moyens comparables, parfois pires, le résultat fut opposé.

Que reste-t-il pour expliquer l'écart, une fois la pénurie mise des deux côtés de la balance ? Il reste ce que la sociologie de comptoir appelle le facteur humain et que la morale appelle, plus simplement, la responsabilité. La diligence de l'adjudant-chef de Plaisance-du-Touch n'a pas été financée par une rallonge budgétaire. Elle a été décidée. De même, l'interruption des actes à Condom après le 14 février n'a pas été imposée par Bercy. Le commandant de brigade le dit lui-même au rapport, je cite ses chefs : il « aurait pu mener à bien les actes demandés au regard de son emploi du temps ». La pénurie n'allume pas, ni n'éteint, la conscience professionnelle.

C'est ici que le discours syndical accomplit son tour de passe-passe. Il prend une cause partielle et vraie — le manque de moyens — et la transforme en cause unique et donc en excuse générale. La faute personnelle n'est plus une faute : c'est un symptôme. L'agent n'agit plus : il est agi. On lui retire, au nom de sa défense, la seule chose qui faisait de lui un sujet et non un rouage — sa capacité à mal faire, et donc à bien faire.

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C'est très français, et ce n'est pas nouveau

La déresponsabilisation n'est pas une trahison du modèle administratif français : elle en est le produit le plus pur, le plus achevé, le plus tendrement entretenu.

Le statut protège l'agent, c'est sa raison d'être et c'est une bonne chose. Mais quand le syndicalisme corporatiste confond la protection contre l'arbitraire avec l'immunité contre la faute, il ne défend plus des travailleurs : il défend une irresponsabilité. Il pose en principe que l'agent public, parce qu'il sert dans un service exsangue, ne saurait jamais avoir mal agi — seulement avoir mal été doté. C'est une manière, je suppose, de croire le protéger. C'est en réalité le priver de sa dignité d'adulte, qui est de pouvoir être tenu pour l'auteur de ses actes. On ne ménage pas un homme en lui retirant ses mains.

Et l'on retrouve, intacte, la vieille mécanique française : transformer chaque faute en question de système, chaque manquement en revendication budgétaire, chaque drame en colloque sur les effectifs. Le mot change — on disait jadis « la faute à pas de chance », on dit aujourd'hui « la faute aux moyens ». La pratique, à le bien regarder, n'a pas bougé d'un pouce.

Pendant ce temps

Pendant qu'on débat des fusibles et des organigrammes, le pré-rapport glisse un chiffre qui devrait, lui, faire grimper tout le monde au rideau : il existe un « chiffre noir » des enquêtes pour viols sur mineur qui ne transitent même pas par les bureaux d'ordre, et donc n'existent statistiquement nulle part. Le parquet de Toulouse évoque des centaines de procédures de cette nature en stock dans les seuls services de police de la Haute-Garonne. Auch en compte des dizaines, certaines vieilles de deux à trois ans.

Voilà le scandale de fond, celui dont ni la pénurie seule ni la négligence seule ne rendent compte : des centaines d'enfants dont la plainte attend, dans une pile, qu'un adulte responsable la regarde. Ceux-là n'ont pas besoin qu'on choisisse entre « plus de moyens » et « plus de rigueur ». Ils ont besoin des deux. Et tout discours qui oppose l'un à l'autre, qui brandit le premier pour dispenser du second, joue avec leur temps — c'est-à-dire avec leur enfance.

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Dernier mot

Une société libre ne demande pas à ses serviteurs d'être des héros. Elle leur donne les moyens de leur tâche, et c'est justice ; les syndicats ont raison de l'exiger, et le pré-rapport leur donne, sur ce point, des arguments. Mais elle leur demande aussi de répondre de leurs actes, et c'est la même justice. Les deux exigences ne s'opposent pas : elles se tiennent. Réclamer des postes tout en couvrant les manquements, c'est scier la branche sur laquelle on prétend s'asseoir, car rien ne discrédite davantage la demande de moyens que le spectacle de moyens existants — une pochette rouge, une case à cocher, un fichier à consulter — restés inemployés.

Je ne sais pas si le substitut, l'agent du bureau d'ordre, l'enquêteur de Lectoure ont commis des fautes au sens disciplinaire du terme ; ce n'est pas mon rôle de le dire, et le rapport lui-même prend soin de ne pas trancher. Mais je sais que les en exonérer par principe, par réflexe, par solidarité de corps, avant même que la question soit instruite, ce n'est pas les défendre. C'est leur retirer ce qui leur reste de plus précieux après un tel drame : le droit d'avoir pu faire autrement.

Lyhanna avait onze ans. La petite fille de la plainte du 18 août en avait onze aussi. Quelque part, dans une pile, d'autres attendent. On leur doit mieux que des moyens. On leur doit des hommes qui répondent.


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