Film De Gaulle : Monnet, agent américain ? l'UE, une création US ?

Film De Gaulle : Monnet, agent américain ? l'UE, une création US ?

« La Bataille de Gaulle » rouvre le dossier Monnet. Fut-il un agent américain ? Ce que disent vraiment les archives — au-delà de l'espionnage, un duel de deux France.


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Par Thibault de Varenne

Le diptyque d'Antonin Baudry — La Bataille de Gaulle, dont L'Âge de fer est sorti ce printemps, Simon Abkarian sous le képi — s'ouvre sur une séparation. Juin 1940, la France s'effondre, et deux hommes qui se connaissent bien ne prennent pas la même route. L'un gagne Londres pour dire non. L'autre, Jean Monnet, s'embarque pour Washington, vers des amis plus sûrs que ce général de fraîche date qui prétend incarner la France.

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Il fallait un ancien du Quai d'Orsay pour placer là, en ouverture, cette bifurcation que les manuels escamotent : Baudry, diplomate devenu cinéaste, sait qu'un départ, dans notre métier, vaut souvent une profession de foi. Deux caractères, deux fidélités, deux idées de ce qu'un Français doit à son pays quand tout est perdu — et le siècle qui suit tiendra tout entier dans l'écart entre ces deux embarquements.

Le film ne force pas le trait ; il l'emprunte à un historien britannique, Julian Jackson, dont la biographie du Général passe pour la plus mesurée qui soit. Et pourtant il met à son cœur l'opposition que les souverainistes ressassent depuis quatre-vingts ans : d'un côté la cohérence intraitable de l'homme du 18 juin, de l'autre l'utilitarisme de Roosevelt, pressé d'administrer une France vaincue comme on liquide une faillite. Entre les deux se tient un Français, et c'est Monnet. De là, la question qui court dans les marges du roman national, et que le film repose sans la trancher : Jean Monnet fut-il un agent américain ? Et l'Europe qu'il bâtira plus tard ne fut-elle que la continuation, par d'autres moyens, d'une même mise sous tutelle ? La question est brutale. Elle mérite mieux qu'une réponse brutale.

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Commençons par le fait le plus dur, celui que l'historien Éric Branca a tiré des archives américaines déclassifiées et que ses lecteurs citent comme une pièce à conviction. Le 6 mai 1943, depuis Alger, Jean Monnet adresse une note à Harry Hopkins, le plus intime des conseillers de Roosevelt, l'homme qui dort à la Maison-Blanche et parle au président comme personne. La note vise de Gaulle. Elle est sans nuance. S'entendre avec lui est impossible ; il est l'ennemi du peuple français et de ses libertés ; il est l'ennemi de la reconstruction européenne ; il doit donc être détruit, dans l'intérêt des Français, des Alliés et de la paix.

Le mot est écrit : détruit. On comprend qu'il ait glacé ceux qui l'ont exhumé, et l'on comprend la tentation de lui donner le sens le plus noir. Mais l'honnêteté commande de le lire pour ce qu'il est. Branca lui-même, qui n'est pas tendre pour Washington, range cette affaire sous le chapitre du soft power — la rumeur, l'intrigue, la manipulation, l'art de défaire un homme sans le toucher.

Détruire, ici, veut dire ruiner politiquement : écarter, discréditer, empêcher de régner. En mai 1943, Monnet siège à Alger aux côtés du général Giraud, le poulain des Américains, contre le prétendant gaulliste ; sa note est une pièce dans une guerre de succession entre Français, arbitrée par une puissance étrangère. Il n'y est pas question de faire tuer de Gaulle, mais de convaincre Roosevelt de ne jamais miser sur lui. C'est déjà lourd. Ce n'est pas la même chose. Un chroniqueur qui tient à sa signature ne confond pas l'assassinat politique avec l'autre, et l'exactitude est ici la première des probités : la vérité documentée se suffit, elle n'a pas besoin qu'on la charge.

Reste que la note existe, qu'elle est de sa main, et qu'elle dit une chose que nul dégrisement ultérieur n'effacera : à l'heure du choix, Jean Monnet a jugé que l'intérêt de la France passait par l'élimination de l'homme du 18 juin, et il l'a écrit à l'oreille de l'Amérique plutôt qu'à celle d'un Français. On peut plaider les circonstances. On ne peut pas plaider qu'il ne l'a pas pensé.

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L'homme des deux rives

Pour comprendre le geste, il faut connaître l'homme, et l'homme est plus intéressant que la légende — dans les deux sens. Jean Monnet n'est pas un idéologue ; c'est un négociant. Fils d'un marchand de cognac de Charente, il quitte l'école à seize ans, traverse l'Atlantique pour vendre l'eau-de-vie familiale, et découvre l'Amérique à l'âge où d'autres découvrent le latin. Il n'a pas de doctrine ; il a un carnet d'adresses, et c'est plus rare. Dans les années vingt et trente, il fait fortune et se fait des amis à Wall Street : sa banque, Monnet, Murnane and Company, est adossée à John Foster Dulles, futur secrétaire d'État ; il se lie à John McCloy, à Dean Acheson, à ce George Ball qui sera son avocat et son porte-voix à Washington. Quand la guerre vient, Monnet ne se convertit pas à l'Amérique : il y est déjà chez lui. Un historien américain bienveillant, Clifford Hackett, a consacré tout un livre à cette confrérie transatlantique — Monnet and the Americans — et le titre dit l'essentiel : le père de l'Europe fut d'abord l'enfant de ce petit monde de juristes et de banquiers new-yorkais qui pensaient que la paix serait une affaire d'ingénieurs.

Voilà le point qu'il faut tenir, parce qu'il tranche le débat mieux qu'une dénonciation. Monnet n'a jamais eu à trahir la France au profit de l'Amérique, pour la raison simple qu'il n'a jamais éprouvé la contradiction. Dans sa tête, l'intérêt français, l'intérêt européen et l'intérêt atlantique ne formaient qu'une