Dissidence de colère ? ou le combustible du pouvoir

Dissidence de colère ? ou le combustible du pouvoir

un rond-point vide au petit matin, restes d'une cabane de palettes, un gilet jaune accroché au panneau ; alternative : braises dans un brasero éteint, cadrage serré.

14 min de lecture

Partager cet article

par Eric V.

Une dissidence faite d'indignation et de colère menace-t-elle le pouvoir ? Les gilets jaunes, les cortèges contre le passe sanitaire, les quatorze journées contre la réforme des retraites répondent à la question, et la réponse n'est pas celle que les indignés espèrent. Le pouvoir n'a pas peur de la colère. Il s'en nourrit. Ce qu'il craint est plus silencieux.

LA NEWSLETTER · GRATUITE

Le Courrier,
chaque matin.

L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.

Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.

JE M'INSCRIS lecourrierdesstrateges.fr
lecourrierdesstrateges.fr
Restez libre !

Le 17 novembre 2018, près de trois cent mille personnes occupent les ronds-points de France. Un an plus tard, il ne reste rien : pas un parti, pas un syndicat, pas une institution, pas une loi que le mouvement puisse revendiquer. Le pouvoir, lui, a gagné dix milliards d'euros de mesures d'urgence qu'il a fait passer pour des concessions, un grand débat de trois mois qui l'a remis au centre de la scène, et une loi anti-casseurs qui lui manquait depuis longtemps. Le mouvement le plus violent, le plus massif et le plus sincère qu'ait connu la France depuis 1968 s'est achevé par un renforcement de ce qu'il combattait.

Ce n'est pas un accident. C'est une mécanique, et il faut la décrire froidement, parce que l'indignation est aujourd'hui la forme dominante de ce qui se présente comme dissidence — à droite comme à gauche, en ligne comme dans la rue — et qu'elle repose sur une erreur de diagnostic : l'idée que le pouvoir a peur de la colère.

ABONNEMENT

Allez au fond
des choses.

Deux grands formats par jour. Les cinq plumes du Courrier. La série Sécession, le dimanche.

Le monde commente. Vous, vous comprenez.

S'ABONNER lecourrierdesstrateges.fr
CdS
lecourrierdesstrateges.fr
Restez libre !

Quatre services que la colère rend au pouvoir

Elle se localise. Une colère qui s'exprime est une colère qu'on peut compter, cartographier, filmer, ficher. Les ronds-points ont donné aux préfectures la meilleure carte de la France mécontente qu'elles aient jamais eue ; les cortèges de l'été 2021 ont fourni aux renseignements territoriaux des listes de noms qu'aucune enquête n'aurait produites. Le dissident qui crie se désigne. Celui qui se tait reste une inconnue, et le pouvoir déteste les inconnues.

Elle s'épuise. L'indignation est une énergie à combustion rapide. Elle a un pic, un plateau, une chute, et le pouvoir sait lire cette courbe mieux que ceux qui la produisent. La stratégie de 2018-2019 tient en un mot : durer. Acte après acte, le samedi, les effectifs décroissent, la lassitude fait le reste, et le vingtième samedi ne ressemble plus qu'à une habitude. Contre la réforme des retraites en 2023, quatorze journées de mobilisation, jusqu'à un million et demi de personnes selon l'Intérieur, une opinion aux deux tiers hostile — et un 49.3 le 16 mars, puis rien. Le pouvoir n'a pas cédé parce qu'il savait que la colère ne tient pas quatorze journées et qu'il n'avait, lui, qu'à en tenir quinze.

Elle le légitime. Chaque vitrine brisée, chaque tag sur l'Arc de Triomphe, chaque « rat » lancé à un député, chaque menace en ligne est une pièce versée au dossier que le pouvoir constitue contre la liberté. La loi anti-casseurs de 2019, les drones, la vidéosurveillance algorithmique des Jeux, la loi RIPOST promulguée le 18 août dernier au nom des « réponses immédiates » aux troubles à l'ordre public : aucun de ces textes n'aurait passé sans une colère à montrer du doigt. L'indigné croit affaiblir l'État ; il lui écrit son exposé des motifs.

Elle le reconnaît. C'est le service le plus profond et le moins vu. Toute indignation est une adresse : on est en colère contre quelqu'un, on exige de quelqu'un. Les ronds-points demandaient à l'Élysée. Les cortèges contre le passe demandaient au gouvernement de retirer le passe. Les manifestants de 2023 demandaient au président de ne pas promulguer. Chaque fois, la colère désigne le pouvoir comme le seul interlocuteur qui compte, le seul qui puisse donner ou refuser — et c'est exactement ce que le pouvoir veut qu'on croie. Bertrand de Jouvenel l'avait vu : le pouvoir grandit par les crises, non malgré elles, parce que chaque crise le confirme comme l'instance à laquelle on s'adresse. Une dissidence qui hurle au pouvoir de changer est une dissidence qui lui reconnaît le droit de ne pas le faire.

La colère ne menace pas le pouvoir. Elle le chauffe.

L'objection, et ce qu'elle vaut

On m'opposera 1789, 1830, 1848, la Tunisie de 2011 : la colère renverse des régimes. C'est vrai, et cela ne contredit rien. La colère renverse ce qui est déjà creux — un régime qui a perdu son armée, sa trésorerie ou sa croyance en lui-même. Elle ne renverse jamais un pouvoir qui tient, et surtout, elle ne construit rien : ce qui suit la colère n'est jamais ce que les gens en colère voulaient, parce qu'ils n'avaient rien préparé pour après. La Bastille est tombée en juillet 1789 ; ce sont les avocats de l'Assemblée qui ont fait la Révolution, et Bonaparte qui l'a encaissée. La colère ouvre une porte. Ce sont toujours d'autres qui la franchissent.

On m'opposera aussi les agriculteurs de janvier 2024, qui ont obtenu en dix jours ce que les gilets jaunes n'ont pas obtenu en un an. Mais regardez ce qu'ils ont fait : ils n'ont pas crié, ils ont bloqué. Des tracteurs sur l'A64, des entrepôts de la grande distribution paralysés, un coût économique quotidien mesurable. Le pouvoir a cédé non à leur indignation, mais à la facture. C'est la preuve de la thèse, pas son contraire : ce qui fait plier n'est jamais l'émotion, c'est le coût qu'on est capable d'imposer et de tenir.

TELEGRAM · L'INFO EN CONTINU

Entre deux éditions,
le fil.

La newsletter vous donne le matin. Le fil vous donne l'instant.

Gratuit, et en continu.

REJOINDRE LE FIL t.me/resterlibre
t.me/resterlibre
Restez libre !

Ce que le pouvoir craint

Il craint ce qui ne s'adresse pas à lui.

Il craint l'institution parallèle — ce que Havel appelait, après Václav Benda, la polis parallèle, et que Solidarność a bâti pendant neuf ans : des universités volantes, des presses clandestines, des caisses de secours, une société entière qui fonctionnait à côté de l'État jusqu'à ce que l'État ne serve plus à rien. Personne, en Pologne, n'a demandé au Parti de changer. On a cessé d'avoir besoin de lui.

Il craint le retrait économique, parce que c'est le seul langage qu'il comprenne : la grève qui coûte, le blocage qui coûte, mais aussi le déconventionnement (des médecins, et de tant d'autres), la délocalisation, le capital qui part, la compétence qui part — tout ce qui réduit l'assiette sur laquelle il vit. Un pays où trente-trois mille chefs d'entreprise perdent leur emploi en six mois ne fait pas de bruit ; il rétrécit, et le pouvoir rétrécit avec.

Il craint la patience. La colère a une durée de vie de quelques mois ; le pouvoir, une durée de vie de quelques mandats ; une institution qui tient, une durée de vie de quelques générations. Ce qui a fait tomber l'Est n'a pas été une explosion mais une usure : des gens qui ont tenu plus longtemps que le régime, sans jamais lui demander la permission de tenir.

Et il craint, je suppose, ce qu'il ne peut pas filmer : une dissidence sans cortège, sans slogan, sans visage, qui ne lui offre ni le spectacle qui la discrédite ni la liste qui la localise. Le calme, pour un pouvoir qui vit de crises, est la seule chose qui ressemble à une menace.

TIPS · SANS ABONNEMENT

Offrez-nous
un café.

Un média libre vit de ses lecteurs. Un pourboire ponctuel, sans compte ni engagement, quand le cœur vous en dit.

Vous donnez ce que vous voulez. Vous restez libre.

LAISSER UN POURBOIRE merci !
lecourrierdesstrateges.fr
Restez libre !

Dernier mot

Je ne méprise pas la colère. Elle est souvent juste, et ceux qui l'ont portée sur les ronds-points ou devant les hôpitaux en 2021 avaient de meilleures raisons que ceux qui les ont filmés. Mais la colère est un diagnostic, pas une stratégie, et ceux qui la vendent comme une stratégie — les médias qui en vivent, les comptes sur les réseaux sociaux qui en font commerce, les partis qui la moissonnent — savent parfaitement qu'elle ne menace rien. Ils la vendent parce qu'elle ne menace rien. Un pouvoir intelligent subventionnerait l'indignation ; à le bien regarder, il le fait déjà (parfois discrètement, parfois ouvertement).

La question n'est donc pas de savoir s'il faut être en colère. C'est de savoir ce qu'on fait le lendemain, quand la colère est retombée et que le pouvoir est toujours là. Ceux qui ont une réponse à cette question sont les seuls dissidents qui comptent. Ils sont rarement les plus bruyants.

Le pouvoir dort très bien les soirs de manifestation. Il dort moins bien quand personne ne vient.


Partager cet article
Commentaires

S'abonner au Courrier des Stratèges

Abonnez-vous gratuitement à la newsletter pour ne rien manquer de l'actualité.

Abonnement en cours...
You've been subscribed!
Quelque chose s'est mal passé
Sri Lanka : sept ans de prison pour un ex-ministre qui avait fait payer les sandwichs de ses militants par une entreprise publique

Sri Lanka : sept ans de prison pour un ex-ministre qui avait fait payer les sandwichs de ses militants par une entreprise publique

Au Sri Lanka, détourner l’équivalent de 1 000 euros d’argent public pour nourrir ses militants vaut sept ans de prison ferme. En France, les notes de frais des élus se discutent en commission. LE COURRIER DES STRATÈGES Restez libre ! LA NEWSLETTER · GRATUITE Le Courrier, chaque matin. L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré. Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez. JE M'INSCRIS lecourrierd


Lalaina Andriamparany

Lalaina Andriamparany

Marchés publics américains: 13 milliards de dollars de fraudes détectées en six mois de vérifications
Photo by Alexander Grey / Unsplash

Marchés publics américains: 13 milliards de dollars de fraudes détectées en six mois de vérifications

Il a suffi de six mois de contrôles sérieux pour découvrir 13 milliards de dollars de fraude présumée dans les marchés publics américains. Combien en trouverait-on en France, où personne n’a jamais lancé l’équivalent ? LE COURRIER DES STRATÈGES Restez libre ! LA NEWSLETTER · GRATUITE Le Courrier, chaque matin. L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré. Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.


Lalaina Andriamparany

Lalaina Andriamparany