L'État français a un problème avec l'argent public : il en dépense des sommes colossales sans jamais vérifier l'effet produit. La Cour des comptes l'a rappelé dans son rapport annuel de mars 2026 : 316 milliards d'euros sont injectés chaque année dans les politiques d'attractivité des territoires et pas un euro n'est correctement évalué. La raison ? Une constellation d'acteurs (l'État central, ANCT, ADEME, ANRU, collectivités locales) se partage les enveloppes dans un tel éparpillement que tout contrôle devient structurellement impossible. La Cour parle de « saupoudrage ».
Dans un contexte de tensions sociales ravivées par la hausse du carburant et des fractures territoriales béantes, ce document de 540 pages sonne comme un réquisitoire. Amélie de Montchalin, Première présidente de la Cour, pose la bonne question : comment garantir des services publics effectifs partout ? La réponse officielle, elle, reste désespérément absente.
316 milliards engloutis sans contrôle
Les chiffres donnent le vertige. La mission « Cohésion des territoires » pèse 18,5 milliards d’euros, complétés par environ 15 milliards de dépenses fiscales. Les collectivités territoriales, de leur côté, déversent 316 milliards dans des politiques d’attractivité. Hors santé, transports et autres dépenses transversales. Au total, l’effort public réel demeure introuvable, noyé dans une nébuleuse d’acteurs : État central, ANCT, ADEME, ANRU, Comité interministériel des villes et mille initiatives locales.

Des dispositifs innombrables, des guichets multiples, aucun tableau de bord commun. Résultat : impossible d’évaluer l’efficacité d’une seule ligne de crédit. La France est passée, en quelques décennies, d’un État aménageur capable d’une vision de long terme à un État distributeur, prodigue et aveugle.

En somme, personne n’est véritablement en mesure d’évaluer le rendement de la dépense publique. Le terme de « saupoudrage » revient à plusieurs reprises sous la plume des magistrats. Les crédits sont dispersés entre une multitude de programmes, chacun poursuivant ses propres objectifs, sans coordination globale ni indicateurs fiables de performance.
Des inégalités qui résistent à l’argent public
Le constat territorial reste implacable. En 2023, le PIB par habitant culminait à 69 288 euros en Île-de-France contre 32 652 euros en Bourgogne-Franche-Comté. Plus du double. À cette fracture économique s’ajoutent les déserts médicaux, la relégation rurale, les tensions périurbaines et les crises récurrentes en Outre-mer. Des milliards sont jetés dans ce gouffre sans que personne ne puisse dire si un euro sur dix a réellement réduit l’écart.

Les recommandations de la Cour est de recentrer sur un panier de services essentiels (santé, éducation, transports, numérique), adapter la carte scolaire, généraliser la télémédecine; paraissent de bon sens. Mais elles butent sur le cœur du problème : un système institutionnel conçu pour dépenser, pas pour arbitrer ni mesurer.

Au-delà des recommandations techniques, le rapport révèle surtout une dérive plus profonde : le passage d’un État aménageur à un État distributeur. Les élus annoncent des crédits, créent des dispositifs et multiplient les guichets, mais peinent à démontrer les résultats obtenus. Dans un pays dont la dette publique dépasse désormais largement les 3 000 milliards d’euros, cette logique atteint ses limites.
La véritable question n’est donc plus de savoir combien la France dépense pour ses territoires. Elle dépense déjà massivement. La question est de savoir combien de temps encore les contribuables accepteront de financer un système incapable de prouver son utilité réelle. Une démocratie peut survivre à des inégalités territoriales ; elle survit beaucoup plus difficilement à l’absence de comptes rendus sur l’usage de l’argent public.


