Christine Cotton ? ou l'éloge de la phronèsis

Christine Cotton ? ou l'éloge de la phronèsis


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par Eric Verhaeghe

Une statisticienne s'est éteinte le 1er juin, après avoir passé trois ans à compter ce que d'autres voulaient qu'on cesse de regarder. Sa disparition dit quelque chose de notre époque : nous avons gagné, au début de 2022, la bataille du passe sanitaire — et perdu, sans la voir, celle qui a suivi. Non plus par la contrainte, mais par la gestion silencieuse de nos comportements.

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Il y a des femmes dont le courage ne fait pas de bruit, qui ne haussent jamais le ton, qui n'ont pour seule arme qu'une colonne de chiffres tenue avec entêtement contre l'air du temps, et Christine Cotton, biostatisticienne de métier, vingt-cinq ans de méthodologie pour Roche, Sanofi, Janssen avant de retourner cette compétence contre l'industrie qui l'avait formée, fut, pendant de longues années, de celles-là.

Elle est morte le 1er juin, en Suisse, au terme d'une longue souffrance physique qu'elle disait insupportable, après avoir laissé un message d'adieu. Elle laisse un rapport de plus de quatre cents pages sur les pratiques méthodologiques de l'essai clinique du vaccin Pfizer — non pas un pamphlet, non pas une profession de foi, mais une lecture patiente des documents réglementaires à l'aune des bonnes pratiques cliniques. Elle ne demandait rien d'autre que ce que demande tout savant : qu'on puisse vérifier. C'est, à le bien regarder, la chose la moins révolutionnaire du monde. C'est aussi celle qui, en notre époque, suffit à faire de vous un ennemi.

Christine Cotton, la lanceuse d’alerte anti-Pfizer, est morte
Biostatisticienne reconnue, critique acharnée des essais cliniques des injections ARN Covid, Christine Cotton est décédée début juin 2026 après avoir publié un bouleversant message d’adieu. Figure incontournable du débat sanitaire français, elle avait consacré les cinq dernières années à dénoncer ce qu’elle considérait comme les failles méthodologiques des
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Je voudrais partir d'elle pour dire où nous en sommes, quatre ans après. Ce texte accompagne l'hommage que lui rend le Courrier en vidéo.

Ce que nous avons gagné, et qui était réel

Rappelons-nous, car la mémoire est courte. À l'hiver 2021-2022, la France vivait sous un régime d'exception devenu ordinaire : un passe qu'il fallait dégainer pour entrer dans un café, monter dans un train, parfois voir un médecin. Le pays s'était coupé en deux — les admis et les empêchés — sur un critère que l'État ajustait à sa guise. Nous fûmes nombreux à nous organiser, parfois de façon publique, souvent dans une clandestinité que le gouvernement suspectait, pour combattre une scission organisée de la société. Et le 14 mars, le passe vaccinal était suspendu.

Soyons honnêtes sur la causalité, car c'est la condition pour être cru. Le gouvernement a expliqué qu'il levait la mesure parce que la vague refluait, et il avait, sur le plan épidémiologique, des arguments. Les opposants ont lu dans ce retrait leur victoire, et ils avaient, sur le plan politique, des raisons. Je suppose que les deux lectures sont vraies à la fois, et que la concomitance n'est pas tout à fait un hasard. Un pouvoir cède rarement à la seule rue ; mais il choisit le moment de céder en regardant la rue. La mobilisation n'a peut-être pas renversé la table. Elle a rendu le maintien du passe politiquement coûteux. C'est déjà une victoire, et il ne faut pas en rougir.

Seulement voilà : on n'avait gagné qu'une bataille, et la plus visible. La plus médiatique, la plus frontale, la plus facile à raconter. Pendant qu'on la livrait, une autre se préparait, qu'on ne nous a pas annoncée parce qu'elle ne se déclare jamais.

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Le détour par Tocqueville, qui avait tout vu

Il faut relire les pages de La Démocratie en Amérique sur ce que Tocqueville appelait le despotisme doux. Il imaginait un pouvoir qui ne tyranniserait pas les hommes mais les materait, qui ne briserait pas les volontés mais les amollirait, un pouvoir « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux » qui travaillerait au bonheur des citoyens à condition d'en être l'unique arbitre, et qui aimerait que ceux-ci se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il manquait à Tocqueville, pour que sa prophétie fût complète, un outil qu'il ne pouvait pas concevoir : la science du comportement. La possibilité technique de ne plus contraindre les conduites, mais de les incliner. De ne plus interdire, mais d'architecturer le choix pour qu'il tombe de lui-même du bon côté.

Tocqueville, père fondateur de la théorie de l’avachissement
Voici la huitième livraison de la Liberty Academy. Elle est essentielle puisqu’elle clôture le premier trimestre de cours... et qu’elle aborde la pensée de Tocqueville !

Cet outil existe. Il porte un nom anodin, presque attendrissant : le nudge, le coup de coude. La théorie, formulée par Thaler et Sunstein, part d'une intuition juste — nous décidons mal, par biais, par paresse, par peur — pour en tirer une conclusion qui ne l'est pas : puisque vous décidez mal, d'autres décideront le cadre dans lequel vous déciderez. La Grande-Bretagne a institué dès 2010 une « Nudge Unit ». La France a passé dès 2018 un accord-cadre avec cette équipe, qui a ouvert son bureau parisien adossé à la Direction interministérielle de la transformation publique. On ne nous l'a pas caché. On ne nous l'a pas dit non plus. C'est entre les deux que se loge le despotisme doux : dans ce qui est public sans jamais être annoncé.

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Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas

Bastiat nous a légué la seule grille d'économie politique dont on ne se lasse pas : il y a ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. Ce qu'on a vu, en 2022, c'est le passe levé, les terrasses rouvertes, la victoire. Ce qu'on n'a pas vu, c'est le déplacement du front. La contrainte légale, trop visible, trop contestable, trop génératrice de convois, a cédé la place à quelque chose de plus fin : la gestion des publics.

Bastiat, le libertarien du visible et de l’invisible !
Dans cette nouvelle livraison de la Liberty Academy, je passe en revue les éléments les plus importants de la philosophie du français Frédéric Bastiat. Essentiel pour comprendre la liberté.

Que l'État ait recouru, pendant la crise, à des techniques d'influence émotionnelle n'est pas une hypothèse : c'est documenté. Outre-Manche, les minutes du groupe consultatif comportemental recommandaient en mars 2020 d'augmenter « le niveau de menace personnelle perçue » chez les récalcitrants au moyen d'un « message émotionnel percutant ». On a, en clair, décidé d'avoir peur pour nous, et de nous la distribuer à dose utile. Ce qui valait pour la pandémie ne s'est pas évaporé avec elle. L'appareil, une fois rodé, cherche son emploi.

Au-delà de ce socle avéré commence le terrain où je dois avancer en disant ce que je sais, ce que je suppose, et ce que j'ignore — car c'est précisément le respect de cette frontière qui sépare la critique du délire. Ce que je sais : la segmentation psychométrique des populations est une technique mûre, qu'aucune entreprise de marketing politique sérieuse n'ignore plus. Des modèles de personnalité comme HEXACO — six dimensions, dont l'honnêteté-humilité — permettent de classer, de prédire, d'anticiper les réactions d'un public à un message. Ce que je suppose : qu'il serait naïf d'imaginer que ces outils, disponibles pour vendre une lessive ou un candidat, s'arrêtent pudiquement à la porte de la gestion des dissidences. Ce que j'ignore : l'ampleur exacte, les commanditaires, le degré de coordination. Je me garderai d'inventer ce que je ne peux pas établir. Mais l'asymétrie est troublante : on connaît par cœur la psychologie de ceux qui doutent ; ceux qui doutent, eux, ne savent rien de la machine qui les étudie.

Ce n'est pas nouveau : c'est très français

Car la neutralisation des oppositions par l'intérieur n'a rien d'une nouveauté technologique. C'est une très vieille spécialité française, et il suffit d'ouvrir nos archives. La Convention avait ses comités et ses indicateurs ; la monarchie de Juillet, ses mouchards ; la République, ses agents provocateurs glissés dans les cortèges pour les pousser à la faute qui justifierait la charge. Le procédé est constant, seuls changent les moyens : on n'interdit pas une opposition sérieuse, c'est trop coûteux et cela en fait des martyrs ; on la rend ridicule, on l'excite jusqu'à l'outrance, on l'enferme dans sa propre caricature.

Je me demande — et je le pose comme une question, non comme un verdict — si une part de ce que nous avons pris, ces trois dernières années, pour la spontanéité du camp des résistants ne relevait pas de cette mécanique ancienne. Non pas nécessairement des infiltrés au sens du roman d'espionnage ; plus simplement, des amplificateurs : ceux qui, à chaque débat naissant, tirent vers l'hystérie, dressent les sceptiques les uns contre les autres, transforment une exigence de transparence en foire aux invectives. Qu'ils soient mandatés ou seulement utiles, le résultat est le même, et c'est le seul qui compte : aucune construction politique sérieuse ne tient debout dans le vacarme. L'hystérisation n'est pas un dérapage du débat. Dans bien des cas, j'en viens à le croire, elle en est la fonction. On ne tue plus les idées : on les noie dans le bruit qu'on a soi-même organisé autour d'elles.

Pendant ce temps, la plomberie

Et tandis que nous nous épuisions à ces querelles, on posait tranquillement les tuyaux. C'est la règle d'or de l'époque : le spectacle occupe le devant, l'infrastructure s'installe à l'arrière. Identité numérique, portefeuille d'identité européen, projet d'euro numérique programmable, interconnexion des fichiers : l'architecture d'un contrôle fin des existences se met en place pièce par pièce, pendant que l'attention publique est captée par la polémique du jour. Comme l'orage qui fixe le regard à l'horizon pendant que l'eau, sous nos pieds, monte sans bruit. Le passe sanitaire n'était qu'un prototype, maladroit parce que visible. Ce qui vient sera invisible parce que commode. On ne nous imposera pas la traçabilité : on nous la rendra si pratique que la refuser passera pour une excentricité.

Dernier mot

Que faire, alors ? Ni la fuite dans le déni, ni la fuite dans la fureur — qui sont les deux versants d'une même défaite, et précisément les deux ornières où l'on souhaite nous voir tomber. Les Grecs avaient un mot pour la vertu qui manque le plus à notre temps : la phronèsis, que nos traducteurs rendent par prudence et qu'Aristote plaçait au-dessus des autres vertus intellectuelles parce qu'elle seule sait appliquer le vrai au particulier, dans le concret, au bon moment, dans la juste mesure. Non pas la raison froide des calculateurs, non pas la passion chaude des excités, mais le discernement de l'homme qui pèse, qui doute à bon escient, qui tient sa colère et n'abdique pas son jugement.

Opposer, à la fabrique de la peur, la plus subversive des armes en régime d'hystérie organisée : la rigueur, la patience, le chiffre vérifiable, l'obstination tranquille de qui refuse à la fois de se taire et de hurler, tels que la bio-staticienne Christine Cotton avait déployés dans son étude documentée sur les vaccins ARN injectés en urgence et sans précaution. Voilà l'héritage indispensable qui doit nous guider, et qui vaut bien mieux qu'un mausolée. La phronèsis n'est pas une posture ; c'est un travail. Le seul, peut-être, qui résiste à ceux qui ont appris à manipuler tout le reste.

Elle a tenu sa colonne de chiffres jusqu'au bout. À nous de tenir la nôtre.


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