Par Thibault de Varenne
Une base de Canadair avait été promise à Mont-de-Marsan, en public, avec un nom de commune. Elle a été retirée par courrier, sans un mot d'explication. Ce n'est pas d'avoir changé d'avis qu'on peut faire grief à l'État : c'est de ne l'avoir pas dit.
Au printemps 2025, le président du conseil départemental des Landes a reçu une lettre du ministère de l'Intérieur. Elle tenait en une phrase, que ses destinataires ont rendue publique : « l'installation d'une deuxième base aérienne pérenne dans le Sud-Ouest n'est pas prévue pour l'instant. »
Pour l'instant. Le mot est joli.
Deux ans plus tôt, le 2 août 2023, le ministre de l'Intérieur d'alors avait déclaré devant les caméras que « le Président de la République a souhaité, le Parlement l'a d'ailleurs confirmé, une deuxième base de Canadairs », et il en avait donné l'adresse : Mont-de-Marsan. Neuf mois auparavant encore, au lendemain des feux de La Teste-de-Buch et de Landiras, le chef de l'État avait annoncé le renouvellement intégral de la flotte et son passage à seize appareils. Les Landes et la Gironde, qui abritent le plus vaste massif de résineux d'Europe, avaient entendu. Elles avaient même attendu.
Rien de tout cela n'est venu. Le 4 juin dernier, sur le tarmac de Nîmes-Garons, le ministre de l'Intérieur a signé la commande de deux appareils, pour deux cents millions d'euros, livrables entre fin 2032 et 2033. Deux autres, commandés en 2024, arriveront en 2028. La flotte comptera donc seize avions onze ans après qu'on l'eut promis. Il faut supposer que c'est ainsi qu'on gouverne.

Ce que le Sénat avait écrit, et que personne n'a lu
Il existe un document qui rend cette histoire moins pardonnable qu'elle n'en a l'air. En juillet 2023 — donc avant même la déclaration de Mont-de-Marsan — le rapporteur spécial de la commission des finances du Sénat publiait un contrôle budgétaire sur la flotte de bombardiers d'eau. Il y relevait, en termes administratifs et donc feutrés, « un décalage important entre, d'une part, les annonces présidentielles d'un redimensionnement et d'un renouvellement complet de la flotte de Canadair à l'horizon 2027, et d'autre part, les informations transmises par la direction générale de la sécurité civile selon lesquelles la France ne pourrait espérer bénéficier de la livraison que de deux appareils dans les cinq prochaines années. »
Qu'on relise cette phrase. Elle dit qu'au moment où l'annonce était faite, l'administration chargée de l'exécuter savait déjà qu'elle ne pourrait pas l'exécuter. Elle l'avait dit. On l'avait écrit. Un rapporteur l'avait publié.
La première recommandation de ce rapport tenait en une ligne : qu'on formalise, dans un document unique, une stratégie d'investissement pluriannuelle et séquencée — combien d'appareils, à quelle date, pour quels équipages, dans quelles infrastructures. Trois ans après, ce document n'existe pas. Le Beauvau de la sécurité civile, ouvert en avril 2024, a rendu sa synthèse en septembre 2025 ; le projet de loi qui devait en sortir, vingt ans après celle de 2004, n'a jamais été déposé.
On a beaucoup annoncé. On a peu vérifié.
L'objection sérieuse, et pourquoi elle ne suffit pas
On me dira — et l'objection mérite qu'on s'y arrête, car elle est de bonne foi — que la promesse était sincère et que c'est l'industrie qui a manqué. C'est en partie vrai. Le Canadair est le seul avion au monde conçu pour ce métier ; sa chaîne de production s'est arrêtée en 2015 ; il a fallu six ans pour la rallumer, et en mars dernier encore, le constructeur canadien en était à souder la coque du premier exemplaire. Aucun ministre français ne commande une usine.
Seulement voilà. En octobre 2022, la chaîne était arrêtée depuis sept ans. Tout le monde le savait, à commencer par ceux qui rédigeaient les notes. Promettre seize appareils à l'horizon 2027 n'était pas optimiste : c'était affirmer une date que l'on n'avait pas vérifiée. Le reproche ne porte donc pas sur le retard, qui était prévisible, mais sur l'annonce, qui ne l'a pas prévu. Personne n'a menti. C'est presque pire : on a parlé sans regarder.
Second point, et il est plus délicat. L'État a finalement préféré au projet de base pérenne un dispositif de détachements saisonniers — quelques appareils prépositionnés chaque été dans le Sud-Ouest. Interrogé au Sénat le 20 mai 2025, le Gouvernement a défendu ce choix par des chiffres : dix feux traités, quarante-huit largages, deux cents heures de vol, six millions et demi d'euros pour l'été 2024. Or ce choix n'est pas absurde. C'est même, mot pour mot, ce que le rapporteur du Sénat avait recommandé : sécuriser Nîmes comme base principale, détacher chaque été des moyens dans les territoires exposés, plutôt que de démultiplier des coûts de maintenance et de personnel dans une seconde base.
Ainsi l'État a-t-il fait, en 2025, une chose raisonnable — après avoir promis, en 2023, une chose différente, et sans jamais dire entre les deux qu'il avait changé d'avis. Voilà exactement où se loge la faute. Elle n'est pas dans l'arbitrage, qui se défend. Elle est dans l'absence d'aveu.
Une nation qui a désappris de tenir
Il fut un temps où l'on disait que l'intendance suivrait. La formule était rude, elle supposait au moins que l'intendance existât et que quelqu'un en répondît. Ce qui a changé n'est pas qu'on promette — les gouvernements ont toujours promis —, c'est que la promesse se soit détachée de ce qu'elle promettait. Elle est devenue un objet complet, qui se produit, se diffuse et se consomme le soir même, et dont on n'attend plus rien d'autre qu'elle-même.
Je ne crois pas que ce soit d'abord une affaire d'hommes. Il serait commode de désigner un président, un ministre, une équipe ; ce serait s'épargner l'inventaire. La vérité est qu'un appareil d'État qui s'est chargé de tout ne sait plus classer ce qui presse. Il traite l'urgent au rythme du facultatif, parce qu'il n'a plus les moyens intérieurs de distinguer l'un de l'autre. Il lui reste la parole, qui est le seul de ses produits dont il maîtrise encore entièrement la fabrication et le délai. Alors il en produit.
L'avachissement français, pour reprendre l'expression de mon directeur de la publication, n'est pas d'abord dans les mœurs. Il commence ici, dans cette petite habitude prise par un État de dire des choses qu'il ne vérifie pas, et par un peuple de les entendre sans plus les réclamer. Car nous n'avons rien réclamé. Entre le 2 août 2023 et le printemps 2025, aucune question au Gouvernement, aucune campagne de presse, aucun collectif. Il a fallu que le feu revienne pour qu'on ressorte la lettre.
La parole donnée n'est pas une politesse ; c'est ce qui rend possibles le contrat, le serment, la signature, et à peu près tout le reste. Une société qui laisse la promesse publique se dévaluer sans y prendre garde ne perd pas seulement quatre avions. Elle s'habitue à ce que les mots ne portent plus.
Ce qui reste à faire
On observera, non sans ironie, que les seuls à tenir un calendrier dans cette affaire sont des entreprises. Un chantier naval breton a livré cette semaine, à l'heure dite, le premier flotteur d'un bombardier d'eau expérimental assemblé à Toulouse ; un atelier corse a signé pour dix kits de conversion ; une petite société toulousaine lève des fonds auprès de particuliers. L'administration, elle, leur adresse des lettres d'intention pour les aider à trouver de l'argent ailleurs. On ne saurait mieux dire où est passée la capacité de faire.
Il n'y a pas lieu de s'en désoler longuement. Les États ont connu de pires infirmités, et la France a vu de plus rudes étés. Mais il faudra bien qu'un jour quelqu'un reprenne l'habitude d'écrire une date, de la vérifier, et de rendre compte quand elle passe.
Deux appareils sont annoncés pour mars et novembre 2028. Nous les attendrons, ce journal les comptera. Reste à savoir si, dans trois ans, il se trouvera encore quelqu'un pour se souvenir qu'on les avait promis — et si nous serons, nous, de ceux qui demandent.
