Chomsky et les causes profondes de la guerre en Ukraine, par Jean Goychman

Chomsky et les causes profondes de la guerre en Ukraine, par Jean Goychman


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Très récemment, le site « zero hedge » publiait un article sur ce sujet en reprenant les propos de Noam Chomsky sur ce sujet. L’intitulé « Pas une justification mais une provocation : Chomsky sur les causes profondes de la guerre Russe-Ukraine »
Ce qui est intéressant, c’est que l’analyse de Noam Schomsky, traditionnellement de la Gauche américaine et pacifiste invétéré est quasiment partagée par Henry Kissinger, qui a toujours été une sorte de pilier du CFR, donc de l’État profond américain.

Ce qui est dit en préambule concerne le rôle des médias. Tous les médias pro-russes ont été soigneusement éliminés dès le début, de façon qu’aucune source dissonante par rapport au récit officiel ne subsiste. Ceci s’est reproduit à l’identique dans tous les pays occidentaux, de façon à ce que les gouvernements puissent tenir les peuples à l’écart du profond bouleversement mondial qui est en train de s’opérer.

Dans certains cas, l’ignorance peut-être justifiée par son coté lénifiant et rassurant, mais pas dans cette affaire, où elle peut devenir catastrophique. Supprimer l’accès à l’information au profit de la propagande pour les populations occidentales, alors même que la situation devient critique peut les marquer profondément pour plusieurs générations à venir.

Une inflation grandissante et non maîtrisée, une récession globale qui peut entraîner des mouvements migratoires sans précédent, une famine désastreuse et beaucoup plus encore sont autant de défis à relever qui nécessitent une information et des discussions ouvertes et transparentes sur la réalité de la situation en Ukraine, la rivalité entre la Russie et l’OTAN ainsi que la responsabilité de l’Occident dans ce conflit.

Nous avons interrogé le professeur Noam Chomsky afin de connaître son point de vue sur ces questions. Il est reconnu pour être un des plus grands intellectuels de notre époque.

Afin de bien clarifier les choses, Noam Shomsky dit très clairement que l’agression russe vis à vis de l’Ukraine n’a aucune justification morale. Il la compare à l’invasion américaine de l’Irak (en 2003) dans laquelle il voit un exemple de « crime international suprême »

Cette question de l’aspect moral étant réglée, Noam Chomsky pense que dans le contexte général de cette guerre, il manque un aspect essentiel, qui est celui de l’expansion de l’OTAN, totalement occulté par les médias « mainstream » occidentaux.

« Et ce n’est pas que mon opinion », ajoute Chomsky. « C’est l’opinion de chaque officiel de haut niveau travaillant dans la diplomatie américaine et ayant été en rapport avec la Russie et l’Europe de l’Est. »

Ceci nous ramène à Georges Kennan (NdT responsable du concept de l’endiguement de la Russie) et aux années 90, ainsi qu’à Jack Matlock, ambassadeur de Ronald Reagan et incluant, de fait, le directeur de la CIA de l’époque et tous ceux qui connaissaient le dossier, ont alerté Washington sur le coté téméraire et provocateur qui consistait à négliger les très claires et explicites lignes rouges mises par la Russie.

Cela s’est passé avant l’arrivée de Vladimir Poutine, qui n’est pas concerné, mais Mikhail Gorbatchev avait toujours dit qu’en aucun cas la Georgie et l’Ukraine ne devaient rejoindre l’OTAN, car cela formait le cœur géostratégique de la Russie.

Les administrations américaines successives ont toujours respecté ces « lignes rouges » et ce n’est que sous Bill Clinton qu’elles furent franchies.

D’après Noam Chomsky, Georges HW Bush avait pourtant solennellement promis à Gorbatchev que jamais l’OTAN ne s’étendrait au delà de la frontière allemande de l’Est. Vous pouvez consulter les documents, tout ceci est clairement établi.

Bush a respecté cet accord mais Clinton, une fois en place, l’a constamment transgressé. Il en donna les raisons, en expliquant qu’il agissait ainsi pour des raisons de politique intérieure américaine.

Il lui expliqua qu’il avait besoin du vote polonais et que, pour cela, il voulait les pays de Wisegrad dans l’OTAN. Bien que cela déplût à Gorbatchev, celui-ci accepta néanmoins.

Ce fut le second Georges Bush, poursuit Chomsky, qui ouvrit toute grande la porte.

En fait, il n’eut de cesse de proposer à l’Ukraine de rejoindre l’OTAN, malgré les rappels de sa haute administration, à l’exception de sa  petite clique, Dick Cheney et Donald Rumsfeld entre autres.

La France et l’Allemagne opposèrent leur droit de véto.

Toutefois, la fin de la discussion fut « orageuse ». La candidature de l’Ukraine à l’OTAN perdura à l’agenda sous la pression constante de Washington.

A partir de 2014, après les événements de la place Maidan, « les États-Unis ne se cachèrent plus et commencèrent à manœuvrer pour faire entrer l’Ukraine dans le commandement militaire de l’OTAN. Ils envoyèrent des armes lourdes, firent des exercices militaires conjoints ainsi que l’entraînement des militaires, et tout ceci au grand’jour, ce dont ils se vantaient » ajoute Chomsky.

Ce qui est intéressant avec l’actuel président ukrainien Volodimir Zelensky, c’est qu’il a été élu sur une plate-forme de paix pour mettre en œuvre les « accords de Minsk 2 » qui sont en quelque sorte l’autonomie des Etats de l’Est-Ukrainien. Il a essayé, mais les milices de l’aile droite l’ont prévenu que, s’il persistait, ils l’abattrait. Il ne reçut aucune aide des Etats-Unis. Si les Américains l’avaient soutenu, il aurait probablement continué et nous aurions évité ce qui est en train de se passer. Les Etats-Unis se sont fortement impliqués dans l’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN.

L’administration de Joe Biden fit la promotion de la doctrine de l’expansion de l’OTAN juste avant l’invasion russe, dit Chomsky. Biden a produit une « feuille de route » afin d’intensifier le processus d’intégration dans l’OTAN. Cela faisait partie de ce qui était désigné comme « programme amélioré qui devait guider la mission OTAN. En novembre, c’était devenu une charte signée par le Secrétaire d’Etat américain.

Aussitôt après le début de la guerre, le Département d’Etat précisa qu’il n’y avait jamais eu la moindre prise en compte de la position des Russes en matière de sécurité. Les questions portant sur l’OTAN n’étaient pas négociables. Bien sûr, c’était une provocation. Pas une justification, mais bel et bien une provocation et il est intéressant de noter que, dans le discours américain, il est presque obligatoire de faire référence à une « invasion non provoquée de l’Ukraine » Allez sur Google et vous verrez que c ‘est repris plusieurs centaines de milliers de fois.

Chomsky poursuit : « Bien sûr que c’était une provocation. Cependant, ils font tout le temps référence à une invasion non-provoquée. Aujourd’hui, la censure aux États-Unis a atteint un niveau tel que je ne l’ai jamais connu. Avec un tel niveau de censure, il est impossible de comprendre la position Russe. La population américaine ne peut pas avoir connaissance de la vision russe.

A l’exception de quelques éléments, si Poutine parle de la Russie des Tsars, ce sera en première page, mais s’il parle d’une éventuelle négociation, les Américains n’en sauront jamais rien. Ils suppriment. Vous n’êtes pas autorisés à savoir ce qu’ils disent ou proposent. Je n’ai jamais vu un tel niveau de censure »

Examinant les différents scénarios possibles, Chomsky ajoute :

« La guerre prendra fin, avec ou sans la diplomatie. C’est juste évident. Soit la diplomatie a un sens, et cela signifie que les deux parties trouvent un accord, Il ne l’aimeront pas mais il l’accepteront. Ils n’auront pas tout ce qu’ils veulent, mais ils obtiendront quelque chose. C’est ça, la diplomatie.

Rejeter la diplomatie revient à dire : Continuons la guerre avec toutes ses horreurs et la destruction entière de l’Ukraine, jusqu’à ce que nous obtenions ce que nous voulons »

Le « nous » de Chomsky fait référence à Washington, qui désire simplement faire le plus de mal possible à la Russie afin qu’elle ne soit plus jamais capable de renouveler de telles actions.

Qu’est que cela signifie ? Cela ne finira jamais. Cela signifie donc qu’il faut continuer la guerre jusqu’à l’anéantissement de l’Ukraine. C’est cela, la véritable politique américaine.

La plus grande partie n’apparaît évidemment pas aux yeux des peuples occidentaux parce que « les voix de la raison ne sont pas autorisées à parler »et parce que toute rationalité est interdite. C’est un niveau d’hystérie que je n’ai jamais vu, même durant la seconde guerre mondiale, puisque je suis suffisamment âgé pour m’en souvenir.

Tant qu’il n’existe aucune possibilité alternative à cette guerre dévastatrice pour l’Ukraine, l’Occident n’apportera ni réponse sérieuse ni objectif atteignable, l’Ukraine sera détruite et les causes profondes du problème demeureront. Vraiment, c’est cà, la politique américaine.

Réflexions du traducteur

On notera un réel durcissement dans le temps de la politique américaine, telle qu’elle est résumée par Noam Chomsky. Si les années 90 étaient plutôt sous le signe d’une certaine détente entre l’Est et l’Ouest, les choses se sont progressivement gâtées au fur et à mesure que se développait l’influence néfaste du « deep state » qui sent probablement venir le danger. L’élection de Trump a agi pour lui comme une sonnerie d’alarme et, sachant que le temps ne travaille plus pour lui mais contre lui, préfère maintenant précipiter les choses. L’Ukraine, pas plus que l’Europe, ne semblent compter pour lui, et affaiblir la Russie  devient un impératif pour pouvoir, en cas de conflit, tenir tête à la Chine

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