Et si les vrais ennemis de l'intelligence artificielle n'étaient pas ceux qu'on désigne ? Sous le tapage des hallucinations et des promesses d'apocalypse algorithmique, une corporation entière sent venir l'orage : celle des experts patentés que cinq siècles d'État avaient installés au centre de nos vies. C'est leur rente, et pas l'humanité, que l'outil menace.

Une cuisine, vingt-deux heures, lundi soir
Il existe des scènes parfaitement ordinaires qui, à le bien regarder, contiennent toute une époque. Un retraité de soixante-douze ans, en gilet, le mug à portée de main, tape péniblement une lettre de recours contre un refus d'allocation que l'administration vient de lui notifier pour la troisième fois. Sa fille, depuis Bordeaux, lui souffle d'essayer ChatGPT. Il s'inscrit, colle la décision, pose sa question. En trois minutes, l'outil lui sort un argumentaire de quatre pages. Quinze jours plus tard, il gagne.
Cette scène, je suppose, se produit dans plusieurs milliers de cuisines françaises chaque soir. Personne n'en parle. C'est précisément pour cela qu'elle est intéressante.
Ce qu'on agite, ce qu'on ne dit pas
Le débat public sur l'IA tourne en rond avec une régularité de manège. L'outil ment, copie, biaise, prendra nos emplois ou pire — notre conscience. La Commission européenne, fidèle à son tropisme tutélaire, a accouché d'un règlement AI Act dont les obligations « haut risque » viennent d'être reportées au 2 décembre 2027, faute de pouvoir les appliquer. Même la bureaucratie s'épuise à courir derrière l'outil.
Ce discours a une particularité qu'aucun commentateur n'aime relever : il vient toujours, ou presque, des mêmes corporations. Les éditorialistes craignent que l'IA écrive mieux qu'eux. Les médecins, qu'elle diagnostique sans eux. Les juristes, qu'elle plaide moins cher qu'eux. Chacune habille sa crainte du grand mot d'humanisme. J'imagine que c'est légitime. Je me demande si ce n'est pas, surtout, intéressé.

Hayek dans la cuisine du retraité
En 1945, Friedrich Hayek publie un article de douze pages qui restera comme l'une des contributions majeures du siècle à la pensée libérale. Toute société est traversée par une connaissance dispersée — des lieux, des circonstances, des préférences — qu'aucun cerveau central ne peut centraliser. Le rêve socialiste de la planification, dit Hayek, repose sur une illusion : croire qu'un planificateur pourrait savoir ce que sait, fragmentairement, chaque acteur de terrain.

L'IA n'est pas une rupture dans cette grille. C'est un prolongement. Pour la première fois, la connaissance dispersée trouve un outillage cognitif qui la complète. Le médecin de campagne croise les symptômes de son patient avec la littérature mondiale. L'agriculteur lit en breton ce qu'un agronome thaïlandais a publié hier. Le petit entrepreneur dispose, pour quelques dizaines d'euros par mois, d'une capacité d'analyse qui réclamait jadis un cabinet à honoraires parisiens. Hayek expliquait que la connaissance ne pouvait pas être centralisée ; l'IA fait mieux qu'il n'espérait — elle outille la périphérie. Et c'est précisément ce qui inquiète Bruxelles.
Ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas
Bastiat l'avait formulé en 1850 dans Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. Toute politique a deux effets : l'un visible, célébré ; l'autre invisible, ignoré. L'art du libéral consiste à voir ce que les autres ne regardent pas.
Ce qu'on voit dans le débat IA : un outil qui hallucine, des élèves qui trichent, des géants américains qui captent les données. Ce qu'on ne voit pas : un retraité gagne son recours, un parent de banlieue trouve un précepteur patient et gratuit, un avocat solo plaide aussi documenté qu'un grand cabinet, une PME bretonne rédige son appel d'offres européen sans payer de conseil. Cinq siècles d'État administratif avaient installé, entre le citoyen et ce qui le concerne, un long et coûteux glacis d'intermédiaires. L'IA ne supprime pas leur valeur — elle dégonfle la prime à l'opacité. Pour celui qui en tirait sa rente, c'est, à peu de choses près, la même catastrophe.
Pendant ce temps, l'industrie
Pendant qu'on agite, l'outil s'installe. Mistral AI affiche en 2026 une valorisation de 11,7 milliards d'euros et compte 40 % du Fortune 500 européen parmi ses clients. Le champion est français, en partie open source, déploie ses modèles sur les serveurs des entreprises qui le souhaitent, sans aspirer leurs données outre-Atlantique. Que la presse en parle si peu en dit plus sur la presse que sur Mistral.
Du côté du vivant, AlphaFold 3 a cartographié plus de deux cents millions de structures protéiques. Le premier médicament entièrement conçu par algorithme est en phase IIa pour la fibrose pulmonaire idiopathique, maladie jusqu'ici sans traitement. On parle ici de vies humaines réelles. Et pendant ce temps, à Bruxelles, on règle la couleur des étiquettes.
Le risque réel n'est pas celui qu'on agite
Le vrai risque de l'IA n'est ni l'hallucination ni la conscience artificielle. C'est la capture. Capture par les très grandes plateformes, qui dressent leurs modèles à refuser, à édulcorer, à filtrer dans le sens où il faut. Capture par les régulateurs, qui imposent des coûts de conformité tels qu'il ne reste, dans l'arène, que les acteurs alignés. L'AI Act n'est pas un bouclier contre les géants — les géants ont les moyens de s'y conformer ; c'est un bouclier contre les petits, contre les modèles ouverts, contre la périphérie cognitive qui menace le centre.
Dernier mot
Ce qu'une société libre ferait, à le bien regarder, est très simple. Elle laisserait pousser. Elle refuserait de confier à un comité d'éthique le soin de décider ce qui peut sortir du laboratoire. Elle ferait confiance au discernement de l'utilisateur — quitte à ce qu'il se trompe, quitte à ce qu'il apprenne, quitte à ce qu'il se brûle un peu. C'est le pari du libéralisme depuis trois cents ans, et c'est le seul qui ait, à ce jour, produit des hommes adultes.
Le retraité de soixante-douze ans qui rédige son recours à vingt-deux heures dans sa cuisine n'a demandé l'autorisation à personne. Il a pris l'outil, et il s'en est servi. L'État ne s'en est pas effondré pour autant. Que cette scène se répète, un million de fois, dans tous les recoins du pays — il n'en sortira pas une société moins libre. Il en sortira, peut-être, des citoyens enfin capables de tenir tête.
C'est ce qu'on appelle, dans le vocabulaire ancien que nous avions oublié, la capacitation. Et c'est cela, exactement, qui fait peur au mandarinat.
