Par Thibault de Varenne
Les sondages de juin donnent Jordan Bardella au plus haut qu'il ait jamais été — quarante-sept pour cent de cote d'avenir, un record. On en conclut qu'il a gagné d'avance. C'est précisément l'erreur. En politique française, le sommet n'est pas une position : c'est un seuil, et l'on n'en redescend jamais par où l'on est monté.
Quarante-sept pour cent. C'est le chiffre que les instituts ont rapporté au début de juin, au lendemain des émeutes qui ont suivi la victoire du club de la capitale, et il faut le prendre pour ce qu'il est : un record personnel pour Jordan Bardella, et la confirmation d'une domination qu'aucune autre figure de la vie publique ne lui dispute aujourd'hui. Disons-le sans détour, car l'honnêteté l'exige avant la critique : non, son image ne se retourne pas. Ceux qui l'annoncent prennent leur désir pour une analyse. L'homme n'a jamais été aussi haut.
C'est bien pour cela qu'il faut en parler maintenant. Car le sommet, dans notre République, a ceci de trompeur qu'il ressemble à une arrivée alors qu'il n'est qu'un point de bascule. On y respire un instant ; on s'y croit installé ; et c'est l'instant précis où le sol commence à se dérober. Les Français aiment leurs favoris le temps qu'il faut pour les hisser, et le temps qu'il faut, ensuite, pour leur faire payer de l'avoir été.
Ce que le record doit à l'événement
La première fragilité tient dans la nature même du chiffre. Cette poussée de juin n'est pas née d'une adhésion nouvelle au personnage ni d'un ralliement réfléchi à ses idées : elle est née d'une nuit d'échauffourés sporadiques vécus comme des émeutes et de l'exaspération qu'elle a laissée. Une popularité qui monte de six points sur un fait divers est une popularité qui en dépend. Elle a la fragilité de ce qui l'a fait naître. Le désordre l'a portée ; l'ordre revenu, ou un autre désordre, la reprendra.
Il y a là une loi que la droite ferme oublie chaque fois : on ne capitalise pas durablement sur l'émotion sécuritaire, parce que l'émotion, par définition, retombe. Elle fait les pics. Elle ne fait pas les majorités.
L'homme des oubliés dans le salon des puissants
La deuxième fragilité est plus profonde, et plus intéressante, parce qu'elle n'est pas conjoncturelle : elle est de structure, et elle est de son fait. Jordan Bardella a bâti son ascension sur le récit des oubliés — la France des périphéries, des fins de mois difficiles, des ronds-points. Or on l'a vu, ces derniers mois, fréquenter les dîners, les salons, les familles qui comptent et les cadres de prestige. Je connais ces salons mieux que lui, pour les avoir vus de l'intérieur toute ma vie ; et je sais ce qu'ils font à ceux qui n'y sont pas nés. Ils les flattent, ils les adoptent, et ils les dévorent.
Le danger, pour un homme dont toute la force est de dire « je suis des vôtres » au peuple, est de paraître un soir « des leurs » aux puissants. La contradiction ne se voit pas dans un sondage ; elle s'installe lentement, dans une intuition diffuse, jusqu'au jour où l'électeur des oubliés se demande si son champion ne l'a pas, lui aussi, oublié. Ce n'est pas une attaque qui fera tomber Bardella, c'est une usure — celle de la posture, qui ne tient qu'aussi longtemps qu'on y croit. Péguy disait que tout commence en mystique et finit en politique. La peopolisation est le nom moderne de cette dégradation-là.
La réserve qui ne dit pas son nom
La troisième fragilité est presque silencieuse, et c'est pourquoi on la néglige. Sous la moyenne flatteuse, les enquêtes laissent voir une hésitation : interrogées sur lui,