Aider les pauvres ? ou les dominer ?

Aider les pauvres ? ou les dominer ?


Partager cet article

Et si la question elle-même était piégée ? Aider les pauvres ne se discute pas — la fraternité n'est pas une option, c'est une vertu. La vraie question est celle qu'un jeune magistrat de trente ans nommé Alexis de Tocqueville posait dès 1835 : à partir de quel seuil l'aide cesse-t-elle d'émanciper pour commencer à assigner ? Et qui le décide à notre place ?

Il existe, dans certains départements de l'Ouest de la France, des dossiers cartonnés que des conseillers du RSA tiennent encore à jour à la main, malgré l'informatisation générale et les recommandations bruxelloises. Quand on demande à ces conseillers pourquoi ils refusent de tout dématérialiser, ils répondent avec un sourire embarrassé que les bénéficiaires qu'ils suivent depuis dix ans ont besoin d'un objet physique qui les rattache à un être humain. Une chemise verte. Une étiquette à leur nom. Une signature manuscrite. Faute de quoi le rendez-vous trimestriel devient une transaction administrative, et la transaction administrative, à la longue, ne soigne personne.

Je tiens ce détail d'un conseiller que j'ai rencontré l'an dernier dans une de ces administrations sociales. Il ne m'a rien dit de scandaleux. Il m'a seulement raconté qu'au bout de dix ans, il était devenu, pour certains de ses bénéficiaires, à peu près la seule personne qui les voyait à intervalles réguliers. La famille s'était éloignée ; les voisins ne se parlaient plus ; la paroisse — quand il y en avait eu une — avait fermé. L'État social s'était mis à occuper, par défaut, des fonctions humaines qu'aucune machine ne sait remplir et qu'aucune politique publique n'avait jamais entendu remplir au départ.

La question — aider les pauvres, est-ce les avachir ? — est posée tous les six mois dans les colonnes des hebdomadaires français, et tous les six mois on y répond mal, parce qu'on y répond trop vite. La gauche, par tropisme casanier, conclut qu'il faut aider sans condition. La droite, par tropisme inverse, conclut qu'il faut conditionner ou supprimer. Les deux se trompent ensemble, et de la même façon — en réduisant la question à un curseur que l'on déplacerait d'un cran à droite ou d'un cran à gauche. La question vraie est ailleurs. Elle est de savoir si une société libre peut indéfiniment déléguer à l'État ce qu'elle ne sait plus faire entre voisins, en famille, en paroisse, en associations.

Ce que Tocqueville voyait en 1835

Il faut, à le bien regarder, relire le Mémoire sur le paupérisme qu'Alexis de Tocqueville a rédigé pour l'Académie de Cherbourg, à trente ans, après son voyage d'Angleterre. Le texte est court — soixante pages — et il dit l'essentiel de ce qu'on n'a pas voulu entendre depuis. Tocqueville part d'un paradoxe qui l'a frappé en traversant la Manche : les nations les plus riches d'Europe sont aussi celles qui comptent, en proportion, le plus grand nombre de pauvres officiellement assistés. « On dirait que les nations en se développant deviennent plus malheureuses », écrit-il, « et que la perfection sociale a pour rançon une part nouvelle de misère ».

D'où vient le paradoxe ? De ce que la richesse a inventé, en se développant, une catégorie qui n'existait pas auparavant : le besoin permanent. Dans les sociétés anciennes, la pauvreté était un accident — la maladie, la veuvage, la mauvaise récolte ; la communauté locale absorbait. Dans la société moderne, la pauvreté devient un état stable, une condition que l'on entre et dont on ne sort plus parce que la machine sociale ne sait plus comment en sortir. Et Tocqueville d'observer, presque sans appuyer, que la loi sur les pauvres anglaise de 1601 — la Poor Law — qui était censée résoudre le problème, l'avait sociologiquement aggravé : l'assistance légale, garantie de droit, fixait dans l'assistance une population qui, autrement, aurait cherché à en sortir.

L'argument tocquevillien est subtil et il faut le manier sans le caricaturer. Tocqueville n'écrit pas qu'il faut supprimer l'aide. Il écrit que l'aide de droit, l'aide automatique, l'aide anonyme — c'est-à-dire l'aide qui ne passe plus par le visage de l'autre, par le regard de l'autre, par le lien réel — produit mécaniquement de la dépendance. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a, dans le rapport au guichet, aucune obligation morale réciproque. Le bénéficiaire n'a rien à donner en retour ; le contribuable n'a rien à donner en personne. La fraternité s'évapore dans l'abstraction du dispositif. On dirait que la pitié elle-même est passée à la machine, écrira plus tard, dans un autre registre, Charles Péguy.

Ce qu'on voit, et ce qu'on ne voit pas

Frédéric Bastiat a livré la grille d'analyse qui rend le mécanisme intelligible. Dans son texte de 1850 — Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas — il oppose les conséquences visibles d'une politique publique et les conséquences invisibles qu'elle produit. Appliquons-la à l'aide sociale française contemporaine.

Ce qu'on voit. Trois millions d'allocataires du RSA, qui reçoivent chaque mois un montant garanti par l'État ; sept millions de Français maintenus, par l'effet de ces transferts, au-dessus du seuil de pauvreté ; des familles qui mangent, qui se logent, qui scolarisent leurs enfants malgré l'absence d'emploi ou la précarité de l'emploi. Tout cela est bien réel. Tout cela mérite, j'en conviens, qu'on le regarde sans cynisme. Une société qui laisserait des enfants mourir de faim au coin de la rue ne serait pas une société libre — elle serait une société barbare. Personne, parmi les libertariens français sérieux, ne propose un retour à la barbarie. Que l'on s'entende sur ce point dès maintenant.

Ce qu'on ne voit pas. D'abord, l'autonomie qui ne s'est pas construite — la confiance en soi, l'expérience du marché, la

Magnifica humanitas ? ou la doctrine sociale appliquée à l'IA, par Elise Rochefort

Magnifica humanitas ? ou la doctrine sociale appliquée à l'IA, par Elise Rochefort

Le pape Léon XIV a rendu publique le lundi 25 mai 2026, en salle de presse du Saint-Siège, sa première encyclique, intitulée Magnifica humanitas. Elise Rochefort l'a analysée pour nous. Le document avait été signé dix jours plus tôt, le 15 mai, date qui correspond au cent-trente-cinquième anniversaire de la publication de Rerum novarum par Léon XIII en 1891. L'encyclique compte 245 paragraphes répartis en cinq chapitres encadrés par une introduction et une conclusion, soit environ une centai


Rédaction

Rédaction

Sommet des BRICS : face au fantasme naïf d'un bloc uni, par Thibault de Varenne

Sommet des BRICS : face au fantasme naïf d'un bloc uni, par Thibault de Varenne

Le sommet du 15 mai s'est achevé sans déclaration commune. Ceux qui attendaient l'acte de naissance d'un contre-Occident en sont pour leurs frais. Les BRICS ne sont pas un bloc et n'en seront jamais un — ce qui ne diminue en rien leur portée, à condition de comprendre ce qu'est, au juste, la multipolarité. Le sommet des BRICS qui s'est tenu à la mi-mai s'est achevé sans communiqué final. C'est un fait rare, signalé par quelques observateurs attentifs et tu par la plupart des autres. Le mot d'or


Rédaction

Rédaction

Cher Alex, les jeans ont gagné la Guerre froide, par Eric Lemaire
Photo by lan deng / Unsplash

Cher Alex, les jeans ont gagné la Guerre froide, par Eric Lemaire

Pendant des années, nous avons expliqué la victoire occidentale sur l’Union soviétique par la supériorité militaire, économique ou stratégique des États-Unis. Pourtant, une autre lecture mérite d’être explorée. L’URSS savait construire des fusées, des sous-marins nucléaires et des chars. L’Occident construisait aussi des ordinateurs personnels, des logiciels, des consoles de jeux et des produits que les citoyens avaient réellement envie d’utiliser. Aujourd’hui, certains penseurs de la Silicon V


Rédaction

Rédaction

IA : ce que Bruxelles n'arrive pas à régler, par Renaud Jacobs

IA : ce que Bruxelles n'arrive pas à régler, par Renaud Jacobs

J'enseigne depuis une vingtaine d'années dans un IUT de province, où je vois passer environ deux cents étudiants par an, en première et deuxième années. Le 7 mai dernier, le Conseil et le Parlement européens sont parvenus à un accord politique provisoire — baptisé Digital Omnibus — qui reporte à fin 2027, puis août 2028, l'entrée en vigueur des obligations principales de l'AI Act. La nouvelle a fait quelques colonnes dans la presse spécialisée et puis le sujet est retombé. Je voudrais, depuis ma


Rédaction

Rédaction