Vie chère en Martinique : comment concilier urgence des fins de mois et complexité de la formation des prix ?

Vie chère en Martinique : comment concilier urgence des fins de mois et complexité de la formation des prix ?


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Si les tensions sont retombées sur l’île, les militants continuent d’accentuer la pression sur les élus locaux pour faire baisser les prix à la consommation. Les premières mesures comprises dans l’accord signé en octobre dernier sont pourtant entrées en vigueur, mais leurs effets seront longs à produire. Et, sans doute, plus longs encore à reconnaître par les consommateurs martiniquais.

En Martinique, huit mois ont passé depuis la première manifestation contre la vie chère et le blocage, par les manifestants les plus radicaux, du Grand port de Fort-de-France. Six depuis la signature du protocole d’objectifs et de moyens entre acteurs privés et publics pour faire baisser les prix des produits de première nécessité. Et trois mois se sont écoulés depuis l’entrée en vigueur des premières mesures contenues dans l’accord. Mais, pour une partie de la population martiniquaise, le compte n’y est pas. Et l’impatience grandit.

Les militants accentuent la pression sur les élus

Sans surprise, cette impatience est palpable chez les membres du RPPRAC, le Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens. Le collectif, en pointe lors du mouvement contre la vie chère – et dont certains des membres, au premier rang desquels le leader de l’association, Rodrigue Petitot, sont soupçonnés d’avoir encouragé les violences –, semble ne pas se satisfaire de l’entrée en vigueur du protocole arraché le 16 octobre dernier. Un accord en bas duquel le RPPRAC a refusé d’apposer sa signature, et que Rodrigue Petitot continue, six mois plus tard, de qualifier de « simulacre ».

Décidé à ne pas relâcher la pression, le RPPRAC a organisé, le lundi 28 avril, un rassemblement devant le siège de la Collectivité territoriale de Martinique (CTM). Et le collectif d’appeler à la démission du président de la CTM, Serge Letchimy, coupable selon les manifestants de refuser d’associer l’exécutif martiniquais à l’organisation matérielle d’« Assises populaires sur la vie chère en Outre-mer », qui doivent se tenir en juin. Alors que Serge Letchimy table sur la tenue, en septembre prochain, d’ateliers participatifs sur la transformation du modèle économique, la lutte contre la cherté de la vie et le développement de la production endogène, Petitot a estimé devant la CTM que « les choses n’avancent pas au niveau de la vie chère ».

Bien que plus mesurée, l’impatience était aussi de mise dans les rues de Fort-de-France, à l’occasion du traditionnel défilé du 1er mai. Réunis derrière la bannière unitaire de la quasi-totalité des syndicats martiniquais, les manifestants ont scandé des slogans comme « Baissez les prix », « Haussez les salaires », « Nou pa pè », « Sé pou la viktwa nou ka alé ». Une manière de rappeler qu’en dépit des efforts promis ou mis en œuvre, certains travailleurs martiniquais continuent de se serrer la ceinture. Et qu’à l’urgence des fins de mois difficiles ne répondent encore qu’imparfaitement – et surtout trop lentement – les mesures annoncées par les uns et les autres.

Concurrence de temporalités

En Martinique se joue ainsi une concurrence de temporalités entre, d’un côté, les consommateurs dont le pouvoir d’achat est en berne et, de l’autre, les acteurs économiques et responsables publics dont l’action se déploie nécessairement sur le temps long. Entre le court terme d’un quotidien exsangue et le long terme de l’action publique. Cette dualité, c’est en substance celle qu’a mise en avant la CTM lorsqu’elle a témoigné, dans un communiqué publié à l’issue du rassemblement organisé devant ses bureaux, de son « engagement ferme et pérenne dans la lutte contre la vie chère ». L’exécutif martiniquais a notamment rappelé la signature du protocole d’octobre dernier, la mise en place d’un Comité de suivi du même accord et l’organisation, à l’automne, d’ateliers participatifs thématiques.

« L’heure est désormais à la mise en œuvre complète des mesures prévues », se défend encore l’institution dans son communiqué. Celle-ci évoque notamment le « mécanisme de compensation des frais d’approche attendu de l’État » et la « pérennisation du CTEA (Contrat territorial de Transition et d’Engagement Agroécologique) avec un budget de 2 millions d’euros pour renforcer l’agriculture locale et l’autonomie alimentaire ». Des mesures auxquelles il convient d’ajouter la suppression de la TVA et de l’octroi de mer sur 54 familles de produits, et le gel des taux de marge des distributeurs de l’île, ainsi que convenu dans l’accord signé le 16 octobre.

Des mesures qui entrent peu à peu en œuvre

Attendues, ces diverses mesures ont néanmoins mis du temps à être appliquées ; ainsi de la suppression de l’octroi de mer, entrée en vigueur le 1er janvier, ou de celle de la TVA, active sur 6 000 produits depuis le 1er mars seulement. Dans les rayons des supermarchés martiniquais ont progressivement fleuri les étiquettes « prix en baisse » ou « accord protocole (partiel) vie chère ». Et un premier bilan a été dressé par la DGCCRF le 24 avril, en présence des signataires du protocole : État, CTM, élus locaux, distributeurs, grossistes, Grand port maritime et le transporteur CMA-CGM. Selon la DGCCRF, plus de 81% des références étudiées ont vu leur prix baisser, pour une baisse moyenne constatée de -8,4% (avec des pics à -21,1% sur les oignons, à -16,9% sur les pommes de terre et jusqu’à -11,5% sur les produits laitiers). Quatre jours plus tard cependant, l’Insee publiait de nouvelles données selon lesquelles les prix à la consommation augmentaient, en mars, de +0,2%.

Prudence

Particulièrement complexe en Martinique comme dans l’ensemble des territoires ultramarins, la formation des prix est donc une affaire de longue haleine qui n’a, malheureusement pour les consommateurs locaux, que peu à voir avec la grogne sociale, aussi légitime soit-elle par ailleurs. Comme l’a rappelé le préfet de Martinique lors de la présentation du bilan de la DGCCRF, pour « important » que fut ce moment, il ne marquait que « le début d’une série de rapports » à paraître dans les mois et années à venir. Et Serge Letchimy d’enfoncer le clou, le président de la CTM appelant à « être très prudent par rapport à l’évolution des prix, qui sont d’une manière générale liés à l’inflation ». Cet appel à la prudence sera-t-il entendu par les Martiniquais ?


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