Retraites: pourquoi les professions libérales ont raison de défendre leurs régimes

Retraites: pourquoi les professions libérales ont raison de défendre leurs régimes


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Les professions libérales et quelques autres sont descendues dans la rue ce lundi à Paris pour protester contre une réforme des retraites qui vise à les diluer dans un grand régime universel. Alors que les élites françaises font l’apologie de cette réforme qui vise à transformer la protection sociale en un jardin à la française, en un tout ordonné et dépouillé piloté depuis une intelligence unique, le bon sens commande de faire exactement le contraire, c’est-à-dire de protéger cette multiplicité de régimes qui font concurrence à la sécurité sociale. Et il conviendrait même, n’en déplaise à un curieux MEDEF transformé en porte-parole posthume de la soviétisation, de généraliser la concurrence entre les caisses en répartition.

La sécurité sociale, qui n’est, dans le monde, qu’une forme dégradée ou sous-optimale de la protection sociale, est devenue, en France, un dogme. On reviendra pas ici sur les raisons historiques qui présentent l’universalité de la sécurité sociale, spécialement dans le domaine des retraites, comme une vérité unique sans alternative possible. Il suffira de dire que les grands corps de l’État retrouvent les managers des grandes entreprises réunis au sein du MEDEF pour défendre ce principe, et l’on comprendra qu’il répond à beaucoup de fantasmes élitaires, mais certainement pas à une volonté populaire. La preuve, depuis plus de 70 ans, chaque tentative de créer un régime universel et unique de retraite se solde par des blocages massifs du pays.

C’est bien le signe que les Français, au plus profond d’eux-mêmes, n’en veulent pas.

Professions libérales et régime universel des retraites

Dans le cas précis des professions libérales (auquel on pourrait joindre celui des travailleurs non salariés relevant de la sécurité sociale des indépendants), la résistance au régime universel relève du simple bon sens. Voilà des régimes (médecins, avocats…) qui vivent sans la moindre intervention des autres professions, qui prospèrent, qui disposent d’importantes réserves (plusieurs milliards d’euros). Et soudain, le gouvernement vient expliquer qu’au nom de la solidarité avec les salariés, il faudrait diluer ces régimes dans un grand foutoir national, ce qui suppose une augmentation massive des cotisations, une diminution des prestations et une confiscation des réserves pour combler les déficits des autres.

Voilà une belle façon de confondre solidarité et confiscation des richesses, notions qui, jusqu’ici, ont toujours été distinctes dans la langue française. Et voilà une belle façon de fouler au pied la définition européenne de la solidarité, largement méprisée en France par les européistes, mais qui ne tardera pas à se rappeler aux bons souvenirs de Herr Macron s’il devait persévérer dans son erreur.

Toujours est-il que ce projet de dilution des professions libérales dans le régime des salariés, déjà tentée (et avortée) en 1946, repose sur les illusions technocratiques des élites françaises, et sur leur profonde incompréhension du monde. Car la protection sociale a été inventée pour protéger les salariés contre les risques sociaux auxquels leur contrat de travail les exposait. Imaginer que les risques sociaux encourus par des salariés sont les mêmes que ceux encourus par des professions libérales relève de la pure incompétence. Dans le régime salarié, l’employeur paie son dû. Un membre d’une profession libérale n’a pas d’employeur. Il n’y a aucune raison qu’il soit exposé aux mêmes sujétions qu’un salarié, sauf à vouloir confisquer les revenus tirés de cette profession pour égaliser les statuts comme dans une société communiste.

On remarquera que la distinction entre les professions libérales, qui sont des « risk-takers » et le monde salarial où le risque est absent semble totalement échapper aux pouvoirs publics, mais aussi au MEDEF. C’est curieux.

Les risques d’une étatisation du système

Les professions libérales sont par ailleurs bien inspirées de vouloir échapper à l’étatisation que Macron a concocté pour elles. À paramètre d’âge identique (ce qui distingue les professions libérales des régimes spéciaux), les régimes des professions libérales parviennent en effet à dégager des excédents et à servir de bonnes rentes, quand le régime général, même en désindexant les retraites, ne parvient pas à sortir des déficits. On ne parle pas ici des régimes de la SNCF ou d’EDF qui vivent de la solidarité pour permettre des départs précoces à la retraite. On parle du régime général, qui est structurellement déficitaire parce qu’il est mal géré, quand les petits régimes des professions libérales parviennent à tirer leur épingle du jeu.

Quelle est la crédibilité de l’État lorsqu’il joue aux donneurs de leçons, et lorsqu’ils proposent de généraliser sa mauvaise gestion à ceux qui y échappent? Nulle, bien entendu, et l’on peut comprendre les assurés sociaux des professions libérales qui souhaitent conserver ce qui marche plutôt que de basculer vers ce qui ne marche pas.

Les bienfaits des régimes de retraite des années 30

Ces différents arguments rappellent l’inanité des projets construits dans les années 40 pour mettre toute la population française en coupe réglée dans un grand système utopique, dogmatique, monopolistique, de sécurité sociale. Le régime des avocats, par exemple, date de 1938. Dès la mise en place de la sécurité sociale, les avocats, comme tant d’autres, résistent à leur absorption dans le grand tout voulu par les technocrates au pouvoir.

Dans la pratique, toutes les professions qui avaient bénéficié d’un régime datant des années 30 en matière de retraite ont refusé de rejoindre le régime général en 1945 et ont entamé un long processus de résistance, aussi profond que le monstre du Loch Ness. On le voit réapparaître à chaque tentative politique de remise en cause du statu quo. Macron n’échappe pas au phénomène. Les mouvements de gauche peuvent vanter autant qu’ils veulent les mérites de la sécurité sociale unique, la réalité est tenace. Tous ceux qui y échappent souhaitent préserver leur tranquillité.

Étendre la concurrence au lieu de la limiter

Le bon sens politique consisterait ici non pas à supprimer les régimes spéciaux pour réduire la protection sociale française à un seul opérateur unique, mais au contraire à supprimer la logique monopolistique de cet opérateur en étendant à tous le droit à un régime spécial. Après tout, pourquoi le smicard de chez Peugeot ne pourrait-il pas demander à adhérer à la caisse des médecins, ou à la caisse de la SNCF? Moyennant une revalorisation de ses cotisations pour équilibrer le régime et arrêter les incompréhensibles transferts de solidarité entre caisse, cette solution permettrait, sans réforme compliquée, à chacun de choisir la retraite qui lui convient.

Cette mesure simple d’ouverture des régimes permettrait de contourner les résistances profondes à l’universalité de la sécurité sociale, tout en améliorant le sort de tous.

Étendre la concurrence entre régimes par l’ouverture universelle des régimes spéciaux, voilà une idée qui réconcilierait les Français et ouvrirait une véritable égalité des chances dans un pays qui en manque de plus en plus cruellement.


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