Rencontres d'Aix ? ou le capitalisme de cour qui se croit libéral

Rencontres d'Aix ? ou le capitalisme de cour qui se croit libéral

Rencontres d'Aix 2026 : sous les platanes du parc Jourdan, le capitalisme de cour français se célèbre aux frais du contribuable — et se croit libéral.


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Et si le grand raout du parc Jourdan et ses détracteurs populistes commettaient exactement la même erreur ? Les Rencontres économiques d'Aix, qui se sont refermées samedi, disent moins sur le libéralisme que sur un pays qui confond, depuis Colbert, l'amour du marché avec l'amour des marchés publics — et qui prend l'entre-soi pour une conversation.

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L'entrée était gratuite

Il y a, dans le parc Jourdan d'Aix-en-Provence, sous des platanes que la canicule de juillet n'avait pas encore découragés, à deux pas du boulodrome où des joueurs n'avaient rien demandé à personne, un spectacle que huit mille visiteurs sont venus contempler cette semaine sans débourser un centime : le capitalisme français en villégiature.

L'entrée des Rencontres économiques, faut-il le préciser, était gratuite — sur simple inscription. Gratuite comme tout ce que l'État offre : c'est-à-dire payée d'avance, payée ailleurs, payée par d'autres. Il suffisait de lever les yeux vers le mur des partenaires pour s'en convaincre. Aux places d'honneur, dites « premium » : Aéma, Engie, La Poste, Morgan Stanley, Safran. Au rang des « grands partenaires » : EDF, la SNCF, le Groupe ADP, la SFIL — banque publique de développement —, FDJ United — ancien monopole d'État des jeux —, flanqués des inévitables cabinets de conseil, McKinsey, BCG, Accenture. Comptez vous-même : combien de ces enseignes vivent du client, combien vivent du tarif régulé, de la concession, de la licence ou de la commande publique ? La Région Sud, pour faire bonne mesure, renouvelait son partenariat avec deniers d'administrés.

Le contribuable était donc au programme. Il ne le savait pas.

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Trois jours de componction

La 26e édition se tenait du 2 au 4 juillet sous un thème d'une belle humilité maritime : « Naviguer dans un monde sans repères ». Plus de 410 intervenants, 55 nationalités, 90 sessions, et ce qu'il faut de « Davos provençal » dans les dépêches pour que chacun mesure l'importance de l'instant. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a ouvert le bal jeudi soir, face à Éric Maumy, président du courtier April et initiateur du mouvement patronal « Trop, c'est trop » contre la « folie fiscale » — le tout sous la houlette du Prix Nobel Philippe Aghion. Puis il a sonné « l'alerte avec gravité » : un déficit attendu à 5,1 %, un pays qu'un budget introuvable pourrait envoyer « dans le ravin ».

Suivait la procession ordinaire : Patrick Pouyanné, Guillaume Faury, Benoît Bazin, Jean-Dominique Senard, Alexandre Bompard, Slawomir Krupa — le CAC 40 presque au complet. Jean Castex, ex-Premier ministre devenu patron de la SNCF, devisait de souveraineté avec le patron de TF1 : un haut fonctionnaire à la tête d'un monopole public parlant indépendance nationale avec le dirigeant d'une chaîne née d'une privatisation — on ne fera pas résumé plus économe de soixante-dix ans d'économie française. Et à dix mois de la présidentielle, les candidats déclarés ou rêvés faisaient leurs gammes : Gabriel Attal, Édouard Philippe, Bruno Retailleau, Xavier Bertrand, Élisabeth Borne, François Hollande, Marine Tondelier. Pas de LFI, pas de RN : « les membres du cercle n'ont pas voulu qu'il y ait de politiques extrêmes », a expliqué sans embarras Jean-Hervé Lorenzi, fondateur du Cercle des économistes.

Je suppose que la plupart de ces gens sont sincères, et que beaucoup de sessions furent instructives — il y en avait bien assez pour cela. Mais la symétrie de la scène mérite qu'on s'y arrête. À l'intérieur du parc, on dénonçait la folie fiscale entre deux enseignes qui vivent de la dépense publique. À l'extérieur, on dénonçait l'entre-soi des « élites » en promettant, pour tout remède, davantage d'État encore. Chacun dénonce la rente de l'autre. Personne ne rend la sienne.

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Le détour par Glasgow

Il faut relire ici la phrase la plus célèbre — et la plus mal comprise — d'Adam Smith. Dans la Richesse des nations, livre I, chapitre X : « Les gens d'un même métier se rencontrent rarement, même pour se divertir, sans que la conversation ne finisse par quelque conspiration contre le public, ou par quelque machination pour faire hausser les prix. » On cite toujours ce début, jamais la suite. Or Smith ajoute aussitôt qu'il serait vain — et tyrannique — d'interdire ces réunions ; que la loi ne peut les empêcher ; mais qu'elle ne devrait rien faire pour les faciliter, et moins encore pour les rendre nécessaires.

Tout est là. Le père du libéralisme n'était pas l'ami des marchands ; il était l'ami du marché — deux choses que la France confond obstinément depuis trois siècles. Smith a écrit son grand livre contre les négociants qui réclamaient chartes, privilèges et protections, contre le mercantilisme qui était le capitalisme de connivence de son temps. Et son verdict s'applique à Aix au mot près : le scandale n'est pas que ces gens se parlent — grand bien leur fasse —, c'est que tout, dans notre arrangement national, rend ces conversations nécessaires. Quand l'État distribue les tarifs, les licences, les concessions et les commandes, il faut bien un endroit où aller se les faire attribuer, ou du moins entretenir la bienveillance de qui les attribue. Bastiat a donné la formule définitive : « L'État, c'est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde. »

Aix en est la garden-party.

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Ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas

Appliquons au parc Jourdan la grille de Bastiat. Ce qu'on voit : le pluralisme des accents, la gratuité de l'entrée, la jeunesse conviée à plancher pour 2027, les millions de vues en ligne. C'est la vitrine, et elle est soignée.

Bastiat, le libertarien du visible et de l’invisible !
Dans cette nouvelle livraison de la Liberty Academy, je passe en revue les éléments les plus importants de la philosophie du français Frédéric Bastiat. Essentiel pour comprendre la liberté.

Ce qu'on ne voit pas : ce que les partenaires achètent. Car enfin, une entreprise ne finance pas trois jours de tables rondes par passion de la macroéconomie. Elle achète de l'entregent — la proximité des ministres qui font les arbitrages, des directeurs d'administration qui écrivent les décrets, des candidats qui seront peut-être au pouvoir dans dix mois. Regardez la liste des financeurs à la lumière de cette question : EDF dépend des tarifs régulés, la SNCF de ses dotations, ADP de sa concession, la FDJ de sa licence, la SFIL du Trésor ; et les cabinets de conseil, en bout de chaîne, vendent aux uns l'accès aux autres. Le marché — le vrai, celui des prix libres, du risque assumé, de la sanction du client — est à le bien regarder le grand absent d'Aix : on y croise surtout des rentes qui conversent avec leurs tuteurs.

Et c'est peut-être ce qui explique l'étrange unanimité des débats. Quatre cents intervenants « naviguant sans repères », et qui pourtant tournent remarquablement ensemble, virant de bord au même instant, comme un vol d'étourneaux où nul ne conduit et nul ne dévie. On n'y échange pas des arguments. On y échange des accès.

Une très vieille habitude française

Ce n'est pas nouveau. C'est même très français. Le colbertisme a inventé les manufactures royales avant que quiconque ait songé à l'usine libre ; Versailles a appris à la noblesse qu'une pension arrachée dans l'antichambre rapportait plus qu'une terre bien cultivée — c'est toute la société de cour décrite par Norbert Elias ; le XIXe siècle a bâti ses chemins de fer sur la garantie d'État ; le saint-simonisme, cette religion d'ingénieurs, a marié pour toujours la haute administration et la grande industrie ; et le pantouflage a fait le reste, peuplant les états-majors du CAC 40 de ce que Bourdieu appelait la noblesse d'État.

Le capitalisme français est né dans l'antichambre de l'État. Il y a pris ses habitudes, ses réflexes, sa langue. Il ne s'est jamais vraiment installé ailleurs. Aix n'invente donc rien : c'est Versailles en chemise blanche, la cour transportée sous les platanes, l'encensoir passé de main en main avec une componction parfaite. Seuls les jardins ont changé, et la coupe des costumes.

Pendant ce temps

Pendant que le parc Jourdan devisait, la Cour des comptes venait de rendre son avertissement : « tous les signaux sont au rouge ». Le déficit file vers 5,1 % du PIB, la dette publique dépasse les 3 400 milliards d'euros, le budget 2027 est l'otage d'une assemblée sans majorité, et la guerre en Iran ajoute ses factures à celles qu'on n'a jamais payées. Le jeudi matin, avant de venir dîner à Aix, le Premier ministre présidait à Marseille une cellule de crise sur la canicule et les incendies. La journée d'un chef de gouvernement résumait la situation d'un pays : le matin l'urgence, le soir la conversation.

Et ceux qui paient l'ensemble — le boulanger qui ouvre à cinq heures, l'artisan qui renonce à embaucher, l'indépendant qui regarde partir la moitié de ce qu'il gagne — n'étaient pas au parc Jourdan. Ils travaillaient. Je me demande si quelqu'un, au détour d'une agora, a pensé à eux autrement que comme une assiette fiscale.

Dernier mot

Qu'on ne se méprenne pas. Dans une société libre, Aix existerait, et ce serait très bien ainsi. Que trente économistes fondent un cercle, qu'ils invitent qui leur plaît, qu'ils fassent salon sous les platanes : c'est la liberté d'association même, et il ne viendrait à l'idée d'aucun libéral de la leur contester. Le problème n'est pas la fête ; c'est la facture. Ce n'est pas le débat ; c'est son périmètre. Car le tri ne s'arrête pas aux « extrêmes » qu'on congédie : où était, à Aix, un seul contradicteur pour défendre que l'État rende la moitié de ce qu'il prend ? Le capitalisme de connivence ne redoute pas la critique — il l'invite, la modère et la remercie. Il redoute la concurrence.

Un forum authentiquement libéral paierait sa scène de deniers privés, convierait ses adversaires les plus rudes, et recevrait le Premier ministre en invité — pas en oracle qu'on attend comme on attendait le roi. Le libéralisme n'est pas la défense des entreprises : c'est la défense de l'échange libre, y compris contre les entreprises quand elles préfèrent la faveur du prince à la fidélité du client. Voilà, je suppose, la seule boussole qui manquait à ce « monde sans repères ».

Le thème de l'an prochain n'est pas encore annoncé. On y naviguera encore, sans doute, et avec la même ardeur. Les repères, eux, n'ont jamais quitté la salle : cela fait vingt-six ans qu'ils s'y retrouvent. C'est la sortie qu'on ne trouve plus.


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