Pénurie de carburant : comment Macron cache son jeu pour laisser pourrir la situation
French President Emmanuel Macron (L) speaks with Total Chief Executive Officer Patrick Pouyanne during a lunch with businessmen at a hotel in Lagos on July 4, 2018. (Photo by Ludovic MARIN / POOL / AFP)

Pénurie de carburant : comment Macron cache son jeu pour laisser pourrir la situation


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Nous avons expliqué hier comment les pénuries de carburant s'inscrivaient dans une logique de "transition énergétique" à marche forcée préconisée en filigrane par la "Stratégie bas carbone" que le gouvernement a définie en mars 2020, et qu'il a publiée cet été. Facialement, ces pénuries apparaissent comme le résultat de grèves orchestrées dans les raffineries par la CGT et par FO. Il est important de bien comprendre ici comment ces syndicats sont instrumentalisés assez naturellement pour dérouler une pelote théorisée il y a deux ans et demi. Car, si Macron voulait régler le problème, il n'aurait aucun mal à le faire.

Officiellement, bien entendu, le gouvernement découvre la pénurie de carburant comme une poule découvre un couteau. Et officiellement, cette pénurie est entièrement due aux grèves dans les quelques raffineries que la France compte encore.

Bien entendu, la réalité est très différente de ce paysage touchant de naïveté. Il faut prendre le temps de l’expliquer ici, car si l’équipe Macron avait eu une once de compétence et de réalisme, les choses se seraient passées de façon très différente.

Un bouillonnement qui date du mois de juin…

Il faut être parfaitement déconnecté des réalités sociales de ce pays, et parfaitement ignorant de la vraie vie pour ne pas avoir anticipé les difficultés qui allaient se poser dans les raffineries.

Ainsi, dès le mois de juin, la CGT et FO ont exprimé leurs revendications pour des raisons structurelles qu’un simple schéma permet de bien comprendre.

Voici les résultats comparés aux élections professionnelles de 2018 et de 2022 au sein de l’entreprise :

Comme on le voit, la CGT est confrontée à une forte percée de la CFDT, qui flirte avec les 18% de voix sur l’ensemble de l’entreprise en 2022, soit près du double de la CGT, quand les deux syndicats étaient au coude à coude en 2018. FO a perdu la moitié de ses voix. Le phénomène est particulièrement inquiétant pour la CGT dans le collège des « OETAM » (fusion des premier et deuxième collèges de 2018), c’est-à-dire « ouvriers, employés, techniciens, agents de maîtrise », où la CFDT talonne désormais la CGT, alors que celle-ci était de loin le premier syndicat en 2018 dans ces catégories.

Autrement dit, la CGT a besoin de reprendre « le lead ». C’est pour cette raison qu’elle se montre particulièrement active dans la lutte, selon la bonne vieille idée en vigueur à la CGT qui veut que la radicalité rapporte des voix.

N’importe quel directeur des relations sociales, même débutant, pouvait donc anticiper que FO et la CGT se donneraient le mot pour pousser à la roue et tendre le débat.

Sans surprise, au lendemain des élections, la CGT appelait à une mobilisation sur les salaires le 24 juin 2022

La question des salaires chez Total

Dans un esprit de provocation tout à fait curieux au milieu d’un conflit sensible, la direction de Total a publié hier un communiqué rappelant les salaires moyens dans les raffineries. On peut s’interroger sur les motivations politiques de Patrick Pouyanné, le patron de Total. Il a en tout cas fait oeuvre utile pour jeter de l’huile sur le feu et ne surtout pas trouver de sortie rapide au conflit.

C’est ici l’un des éléments qui laisse à penser que Macron lui a donné carte blanche pour organiser le pourrissement de la situation dans un calcul tout à fait machiavélique.

La réalité des salaires, dans l’entreprise, est un peu différente. En fait, en 2021, Total n’a accordé aucune augmentation générale, et, en 2022, l’augmentation était de 2,35%.

Dans le même temps, Total engrangeait plusieurs milliards de bénéfices, largement redistribués aux actionnaires… et au patron lui-même.

Alors que les salaires étaient bloqués en 2021, Patrick Pouyanné s’est accordé une augmentation de plus de 50%. Sa rémunération est désormais proche des 6 millions € par an.

On imagine mal comment reprocher à la CGT de demander des augmentations quand le patron donne si peu l’exemple, gelant la rémunération de la troupe pour augmenter indignement la sienne.

Des dividendes provocateurs

Alors que la CGT était chauffée à blanc par des résultats électoraux calamiteux, le patron de Total a continué la provocation. Fin juillet, l’entreprise annonçait un acompte sur les dividendes de 2023. Selon la presse subventionnée, qu’on ne peut donc soupçonner de connivence avec l’entreprise, ce versement anticipé porte sur une somme globale de 2,62 milliards €.

L’origine de cette somme est bien connue : elle provient de la manne apportée par la crise ukrainienne, et elle repose sur la consommation captive des Français.

L’enrichissement des actionnaires n’a ici aucun lien avec un quelconque savoir-faire managérial ou avec une prise de risque réussie. Il résulte simplement de la situation géopolitique et des choix absurdes de l’Europe de se soumettre à la stratégie de tension des USA vis-à-vis de la Russie.

Taxation des super-profits et capitalisme de connivence

Jusqu’à cet été, Macron s’est montré d’une totale passivité vis-à-vis de la très contestable politique salariale de Total. Mais il avait l’occasion, en septembre, de rattraper le coup en acceptant de taxer les profits de Total. Soulignons-le : ces profits sont la caricature du capitalisme de connivence et de ses effets pervers.

Total est en effet une entreprise privée totalement dépendante des Etats en général. Ce sont les Etats qui délivrent les autorisations de forage, puis d’exploitation des puits de pétrole. Ce marché est au demeurant cartellisé entre les mains de quelques majors mondiaux, qui vivent de la rente pétrolière.

En refusant de taxer les profits nés de la guerre en Ukraine, Macron montre une fois de plus qu’il est l’homme du capitalisme de connivence. Il aurait pu décider d’imposer ces profits au lieu d’autoriser leur versement anticipé aux actionnaires. Comme s’en est félicité le cartel des médias subventionnés contrôlé par les milliardaires, Macron a fait ce qu’il fallait pour empêcher cette taxation.

Là encore, Macron a laissé faire, organisant discrètement la tension sociale et facilitant le pourrissement d’une situation tout à fait prévisible.

Une passivité de 13 jours…

Lorsque la CGT a commencé sa grève dans les raffineries, les dandies de l’Elysée et du gouvernement n’ont pas pris la mesure du phénomène qui se préparait. Pourtant, la majorité compte dans ses rangs ou dans ses soutiens des gens comme le maire du Havre, Edouard Philippe, qui sont bien au courant de la situation.

Curieusement, personne ne s’en est soucié, pas même la Première ministre, qui fut il y a peu ministre de l’Ecologie, et qui connaît donc bien le dossier…

La CGT le souligne astucieusement : le communiqué de Total dénonçant les salaires élevés dans les raffineries est sorti… après 13 jours de silence de Patrick Pouyanné.

Dans quel pays imagine-t-on la principale entreprise pétrolière laisser prospérer une grève dans ses raffineries sans réagir pendant 13 jours ? Cette situation n’est imaginable qu’avec l’accord au moins de principe donné par le gouvernement. Quand on connaît l’imbrication des intérêts entre Total et le gouvernement (Total étant d’ailleurs un grand collecteur de taxes pour le compte de l’Etat), il n’est pas plausible que ce pourrissement de 13 jours, ponctué par une nouvelle jetée d’huile sur le feu (le communiqué de la direction correspond bien à cela), se fasse sans une validation au plus haut niveau.

Les raisons de ce pourrissement orchestré

Pour quelle raison un Macron, une Borne, un Philippe, ont-ils laissé faire sans bouger ?

Deux explications me semblent coexister ici.

La première est qu’aucune de ces personnalités n’ont eu la moindre idée des files qui se formaient devant les stations essence un peu partout en France. Cette réalité-là est trop basse, trop vulgaire pour eux, et ils n’ont donc pas compris que, dans certaines sous-préfectures, les gens se battaient au sens propre pour remplir leur réservoir.

La seconde, nous l’avons donnée hier : la stratégie bas carbone du gouvernement arrêtée en mars 2020 prévoit une baisse de la consommation d’énergie de 33% d’ici à 2025. Les pénuries, les hausses de prix, obligent à réduire la consommation. C’est la façon la plus simple d’atteindre les objectifs pondus par des crânes d’oeufs dans des conditions sur lesquelles nous reviendrons cette semaine.

D’ici là, une évidence : Macron a laissé pourrir, et, pour des raisons stratégiques que nous avons expliquées hier, l’air de rien, il laissera pourrir tant qu’il le pourra, en faisant semblant d’agir, et en félicitant en coulisses Patrick Pouyanné de ses excellentes initiatives.


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