Convoqué en audition libre à Paris le 21 avril dans le cadre d'une enquête ouverte en janvier 2025 sur les dérives alléguées de X, Elon Musk n'a pas daigné se présenter. Pire pour Paris : le Département de la Justice américain a catégoriquement refusé d'apporter son concours à la procédure, jugeant l'affaire à caractère politique. Une gifle diplomatique qui met à nu les contradictions d'un parquet français présenté comme indépendant , mais nommé et révoqué par le pouvoir exécutif.

Le scénario était prévisible. Le parquet de Paris avait convoqué le fantasque centimilliardaire américain dans le cadre d'une enquête portant sur les « éventuelles violations » de la législation française par sa plateforme X. Résultat : Elon Musk ne s’est pas présenté, tout en attaquant frontalement la procureure. « Le parquet prend acte de l'absence des premières personnes convoquées », a laconiquement communiqué le ministère public, en précisant, la gorge serrée, que cela ne constitue « en rien un frein » à l'enquête. Traduction : la procédure continue, mais sans son principal protagoniste, et désormais sans le soutien de Washington. Derrière cet épisode, c’est une question de souveraineté juridique et de liberté d’expression qui se joue.
Des griefs sérieux, une procédure bancale
Les faits reprochés à X ne sont pas anodins. L'enquête, ouverte en janvier 2025, cible deux infractions graves : la possibilité de générer, via l'intelligence artificielle Grok, des deepfakes à caractère sexuel sans le consentement des personnes représentées, et la circulation d'images pédopornographiques sur la plateforme. Des accusations lourdes, avec l’ancienne directrice générale de X, Linda Yaccarino, les deux sont visés « en leur qualité de gérant de fait et de droit de la plateforme X au moment des faits », selon le parquet de Paris. Des employés de X doivent aussi être entendus comme témoins dans les jours suivant la convocation manquée de leur patron.

Mais voilà où le bât blesse : le Département de la Justice américain a officiellement décliné d'assister la France dans cette procédure, estimant qu'elle est motivée par des considérations politiques davantage que juridiques. Un refus américain qui n'est pas anodin. Il souligne une fracture transatlantique profonde sur la définition même de la régulation des plateformes numériques , et sur les limites de la souveraineté judiciaire française face à des acteurs dont les serveurs, les actionnaires et les dirigeants se trouvent sur un autre continent.
La fiction de l'indépendance du parquet
Musk, lui, n'a pas mâché ses mots. Sur sa plateforme, il a accusé la procureure de Paris, Laure Beccuau, d'être « à la solde d'ONG de gauche ». Un mois plus tôt, le 21 mars, il avait traité de « attardés mentaux » en français dans les magistrats ayant ordonné la perquisition des locaux parisiens de X.
« La procureure est à la solde d'ONG de gauche. »
— Elon Musk, sur X, en réponse à sa convocation non honorée
Provocateur ? Sans doute. Mais une question reste entière : le parquet français est-il réellement indépendant ? La réponse est non, et ce n'est pas Musk qui l'invente.
Comme l'évoque Pavel Durov, fondateur de Telegram, lui-même en conflit avec la justice française depuis son arrestation à l'été 2024, qui a apporté son soutien public à Musk. Selon lui, les procureurs français sont nommés, promus et révoqués sur proposition du garde des Sceaux, après avis du Conseil supérieur de la magistrature un avis qui n'est que consultatif pour le parquet. La police judiciaire, qui alimente les dossiers des juges d'instruction, est elle aussi placée sous autorité gouvernementale.

Naturalisé français en 2021, Durov estime que « la France de Macron perd sa légitimité en instrumentalisant les enquêtes pénales pour réprimer la liberté d'expression et la vie privée ». Musk et Durov sont deux cibles distinctes, un même reproche : l'usage du droit pénal comme outil de pression politique sur des plateformes récalcitrantes à la censure européenne.

Régulation ou répression ?
L'enjeu dépasse largement la personne de Musk. Depuis le Digital Services Act, l'Union européenne a engagé un bras de fer réglementaire avec les grandes plateformes américaines, X en tête.
La Commission européenne a elle-même ouvert plusieurs procédures contre X en 2024. La France s'inscrit dans cette logique, mais l'instrumentalise avec une certaine maladresse : convoquer en « audition libre » un citoyen américain, patron d'une entreprise immatriculée aux États-Unis, sans mécanisme coercitif réel, relève davantage du signal symbolique que de la rigueur judiciaire. Le refus de Washington d'accorder son entraide judiciaire en est la confirmation.

Pendant ce temps, les deepfakes et la pédopornographie en ligne prospèrent sur des dizaines d'autres plateformes, sans que les parquets européens y consacrent la même énergie médiatique. Ce deux poids deux mesures alimente, malgré lui, la rhétorique de Musk. La crédibilité d'une procédure se mesure aussi à sa cohérence. En l'état, Paris a convoqué un géant, essuyé un refus américain et raté son audience.
