Par Renaud Jacobs
Un savant nazi recyclé, un programme militaire de tiques bel et bien réel, l'inventeur de la maladie qui avait appris à armer des tiques, un aveu enregistré, une enquête arrachée au Pentagone, une épidémie surgie face à une île à secrets. Beaucoup de matière militaire autour d'une maladie qu'on dit naturelle. Renaud Jacobs a ouvert le dossier, pièce par pièce.
Il y a des théories qu'on écarte d'un haussement d'épaules, et d'autres qui vous retiennent parce qu'elles sont bâties, brique après brique, avec des faits vérifiables. Celle qui fait de la maladie de Lyme une arme militaire échappée d'un laboratoire américain est de la seconde espèce. On la croise partout en ce moment — une vidéo à plusieurs millions de vues, un fil qui tourne, un proche qui envoie le lien avec un mot inquiet : c'est vrai ?
J'ai l'habitude de répondre par une méthode plutôt que par une opinion : allons voir les documents. Et sur ce sujet précis, les documents existent — beaucoup, et déclassifiés.
Car voici ce que découvre celui qui s'y plonge. Les États-Unis ont réellement mené, dans les années 1950, des programmes de guerre entomologique — disséminer des insectes pour transporter des agents infectieux. Le virologue Erich Traub, récupéré du régime nazi par l'opération Paperclip, a bien travaillé aux États-Unis sur les maladies animales. L'homme qui a identifié la bactérie de Lyme en 1981, Willy Burgdorfer — au point qu'on l'a baptisée Borrelia burgdorferi en son honneur —, avait, trente ans plus tôt, travaillé pour l'armée à infecter des tiques avec des agents pathogènes ; il l'a reconnu, enregistré, peu avant sa mort. En 2019, la Chambre des représentants a adopté un amendement ordonnant à l'inspecteur général du Pentagone d'enquêter pour savoir si le ministère de la Défense avait, entre 1950 et 1975, transformé des tiques en armes — et si l'une d'elles s'était échappée. Et la maladie a été identifiée pour la première fois en 1975 autour de Lyme, dans le Connecticut, à quelques kilomètres d'un laboratoire fédéral sur les maladies animales, Plum Island.
Un savant du Rich recyclé, des programmes de tiques militaires bel et bien réels, l'inventeur de la maladie qui avait appris à armer des tiques, un aveu enregistré, une enquête arrachée au Congrès, un foyer d'épidémie pile en face d'une île à secrets : voilà beaucoup de matière militaire et documentaire autour d'une maladie dont la science nous dit qu'elle est une zoonose parfaitement naturelle. Alors, que disent exactement ces documents ? Et que révèlent — ou pas — les archives accumulées depuis un demi-siècle ?
C'est ce que nous allons regarder pièce par pièce.