Par Élise Rochefort
L'Assemblée nationale se prononce ce mercredi 15 juillet, en lecture définitive, sur la proposition de loi relative au droit à l'aide à mourir. C'est le quatrième vote de la chambre basse sur ce texte en quatorze mois, après trois rejets du Sénat — le dernier, le 7 juillet, par une question préalable adoptée à 169 voix contre 164.
Les majorités successives à l'Assemblée dessinent une ligne de front stable et qui s'amenuise sans s'inverser : 305 voix pour en mai 2025, 299 en février 2026, 295 le 30 juin. De part et d'autre de cette ligne, deux coalitions d'organisations se font face depuis plus de deux ans, sans qu'aucune ait cédé de terrain. Notre chronique du 1er juillet a examiné la part prise par la franc-maçonnerie dans ce dispositif ; celle-ci décrit l'ensemble des deux camps, réseau par réseau — y compris les réseaux qui, dans chaque famille, se sont abstenus d'entrer dans la bataille.

Le camp favorable : une architecture ancienne, trois étages
Le premier étage est associatif. L'Association pour le droit de mourir dans la dignité, fondée en 1980, constitue le pivot militant de la campagne : elle a revendiqué jusqu'à 79 311 adhérents, a soutenu plus d'une quinzaine de propositions de loi en vingt ans, et anime depuis 2025 un site dédié au suivi parlementaire des deux textes fin de vie. Son président d'honneur, Jean-Luc Romero-Michel, qui l'a présidée de 2007 à 2021, a mené jusqu'à la veille du scrutin une tournée de rassemblements — le dernier documenté à Béthune, le 12 juillet, sous le mot d'ordre « restons unis et déterminés jusqu'au 15 juillet ». Le rapporteur initial du texte, Olivier Falorni, est membre d'honneur de l'association, ce qu'il n'a jamais dissimulé ; devenu maire de La Rochelle en mars 2026, il a été relayé par Philippe Vigier comme rapporteur.
L'ADMD ne travaille pas en vase clos national. Elle est membre de la Fédération mondiale des associations pour le droit de mourir (World Federation of Right to Die Societies) et de sa branche européenne Right to Die Europe. Cette fédération, constituée en 1980 — l'année même où naissaient l'ADMD en France et la Hemlock Society aux États-Unis, devenue depuis Compassion & Choices, principale organisation américaine du mouvement —, regroupe les associations homologues d'une trentaine de pays, dont Dying with Dignity au Canada. L'ADMD a organisé à Paris, en octobre-novembre 2008, le 17e congrès mondial de la fédération, et lancé à cette occasion, au Trocadéro, la « Journée mondiale pour le droit de mourir dans la dignité » du 2 novembre, reconduite chaque année depuis. Une précision factuelle s'impose toutefois : cette insertion internationale est organisationnelle plus que programmatique. Dans le débat français, l'ADMD s'est référée aux modèles belge et luxembourgeois — dépénalisation encadrée de l'euthanasie — davantage qu'au modèle américain de l'Oregon, limité au suicide assisté, dont s'inspirent ses partenaires d'outre-Atlantique.
Le deuxième étage est celui des obédiences maçonniques engagées. Le Grand Orient de France a publié deux communiqués officiels en soutien au texte — le 3 février 2025, appelant le Premier ministre à « ne pas renoncer », puis le 25 juin 2026, à trois jours du vote en nouvelle lecture, présentant la fin de vie comme « un enjeu de liberté, de dignité et de laïcité ». En audition à l'Assemblée, le 25 avril 2024, son grand maître d'alors, Guillaume Trichard, avait plaidé pour une ouverture du dispositif à certains mineurs. La Grande Loge féminine de France, par la présidente de sa commission nationale de bioéthique, y a défendu la dépénalisation comme « minimum » ; la Fédération française du Droit humain s'est exprimée dans le même sens. Ces prises de position sont publiques, signées et datées ; leur portée exacte, et la distance entre influence assumée et complot supposé, ont été traitées dans notre chronique du 1er juillet, dont les conclusions restent inchangées.
Le troisième étage est institutionnel. L'avis 139 du Comité consultatif national d'éthique, en septembre 2022, a ouvert la voie à une « aide active à mourir » sous conditions ; la Convention citoyenne sur la fin de vie a conclu en avril 2023, à 75,6 % de ses participants, en faveur d'une ouverture ; le président de la République en avait fait un engagement de sa campagne de 2022, et la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a publiquement soutenu l'aboutissement du texte. Ce troisième étage ne constitue pas un réseau au sens des deux premiers ; il a fourni au camp favorable son cadre de légitimation.
Les obédiences qui n'ont pas fait campagne
Réduire la séquence à une opération « de la franc-maçonnerie » supposerait que celle-ci ait parlé d'une seule voix. Ce n'est pas ce que montrent les faits. La Grande Loge nationale française, l'une des principales obédiences du pays et la seule reconnue par la Grande Loge unie d'Angleterre, n'a publié aucune prise de position sur le texte : sa règle dite de « régularité » lui interdit statutairement toute expression politique ou sociétale, et les questions politiques et religieuses sont exclues de ses travaux en loge.
La Grande Loge de France, autre obédience majeure, a choisi une voie intermédiaire : un livre blanc sur la fin de vie, publié en février 2024 sous le titre « Pour un humanisme engagé », qui explore les dimensions éthiques, médicales et spirituelles du sujet sans arrêter de consigne en faveur du texte. Son représentant à la table ronde du 25 avril 2024, Michel Hannoun, s'y est explicitement opposé à l'extension aux mineurs défendue le même jour par le Grand Orient, en invoquant les « dérives » observées en Belgique et aux Pays-Bas. Le paysage maçonnique français s'est donc réparti en trois attitudes : campagne active (Grand Orient, Grande Loge féminine, Droit humain), réflexion sans consigne (Grande Loge de France), abstention par principe (Grande Loge nationale française). Une mobilisation d'une partie des obédiences, au grand jour, avec des divergences internes exprimées en audition publique, ne présente aucune des caractéristiques d'un complot — lequel supposerait l'unité et le secret, ici également absents.
Le camp opposé : quatre familles, des ancrages distincts
La première famille est cultuelle, et s'affiche comme telle. La Conférence des évêques de France a dénoncé une « rupture anthropologique » ; son président, Mgr Éric de Moulins-Beaufort, a répondu publiquement au chef de l'État que « choisir de donner la mort n'est pas le moindre mal ». Fait plus rare : la Conférence des responsables de culte en France — catholiques, protestants, orthodoxes, juifs, musulmans, bouddhistes — a signé une alerte commune, configuration interconvictionnelle que le débat bioéthique français n'avait qu'exceptionnellement produite.
Ces interventions sont publiques et assumées ; elles documentent une pression ecclésiale directe sur le vote, symétrique dans sa méthode — l'interpellation ouverte des parlementaires — des communiqués maçonniques décrits plus haut.
La deuxième famille est associative, et ses ancrages spirituels, quoique de degrés divers, sont documentés. Alliance Vita, fondée en 1993 par Christine Boutin à
