Depuis le coup d’État militaire d’octobre 2025, Antananarivo renforce à vue ses liens avec le Kremlin. Livraisons d’armes, instructeurs d’Africa Corps, présence russe : la Grande Île devient un nouvel avant-poste stratégique de Moscou dans l’océan Indien, au détriment apparent des priorités quotidiennes de sa population.

Dès le 20 décembre 2025, un avion russe sous sanctions américaines (RA-86572) atterrit à Ivato avec une délégation de 40 personnes qui aurait été menée par Andreï Averianov, chef adjoint du renseignement militaire et figure d’Africa Corps, successeur de Wagner, un détail que les autorités malgaches ne démentent pas. Le président de l’Assemblée nationale, Siteny Randrianasoloniaiko réputé proche de Moscou, annonce alors la livraison d’équipements à la garde présidentielle, dont 16 drones kamikazes, 50 pistolets et 50 Kalachnikovs. Des images diffusées sur ses réseaux confirment l’arrivée de fusils d’assaut et de drones Boomerang.
Formation intensive et équipements lourds
Le 14 janvier 2026, la présidence de transition annonce le début d’une formation assurée par des instructeurs russes masqués pour 140 militaires malgaches. Le programme, étalé sur huit semaines puis prolongé, couvre drones d’attaque, génie, unités d’assaut et tir d’élite, comme le montre un reportage de RT du 15 mars.

Le 1er avril, Bloomberg confirme une nouvelle livraison de véhicules blindés, armes légères et munitions. Entre-temps, le 19 février, le président de la Refondation est reçu en grande pompe à Moscou par Vladimir Poutine, où il annonce "une nouvelle ère de coopération".

Après les cyclones de février, Moscou a également livré six camions Kamaz et deux hélicoptères MI-8 officiellement destinés à l’aide humanitaire. Mais la présidence a reconnu qu’ils seraient ensuite utilisés dans la lutte contre “l’insécurité et la criminalité”.
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Selon les analystes, le véritable enjeu semble être la protection du nouveau pouvoir militaire. A cet effet, des personnels russes assureraient déjà la sécurité rapprochée des dirigeants de la transition. Dans un pays fragilisé par les coupures d’eau, d’électricité et les accusations de corruption, la priorité accordée aux équipements militaires suscite de fortes critiques. La peur du pouvoir se monnaie en souveraineté bradée.

Les collectifs citoyens dénoncent une “coopération opaque” et s’interrogent sur les contreparties accordées à Moscou."On ne comprend pas cette militarisation", déclare Hony Radert du Collectif des citoyens et des organisations citoyennes. "Par quoi est-ce que cela se justifie par rapport aux besoins de développement ?" La question est légitime : Madagascar manque d'eau potable et d'électricité. Les blindés russes ne règlent ni l'une ni l'autre.

Si la France subit camouflet sur camouflet. L’expulsion d'un agent de l’ambassade de France le 28 avril 2026 pour « déstabilisation » illustre le divorce consommé.
Amnesty International évoque parallèlement des arrestations arbitraires après les manifestations de la Gen Z . Ces jeunes qui avaient manifesté contre la corruption en septembre et octobre 2025 ont vu six des leurs arrêtés pour "atteinte à la sûreté de l'État" après un rassemblement le 10 avril. Ils ont depuis été libérés, mais le message est reçu.
Au-delà des armes : l'emprise totale
L’offensive russe dépasse le militaire. La Russie obtient une émission sur la radio nationale, et voit naître début mars un parti politique pro-russe le Réveil Patriotique de Madagascar Uni. Une chambre de commerce russo-malgache est créée fin mars. L'Église orthodoxe russe obtient une reconnaissance officielle. Le manuel centrafricain est appliqué page après page.

Les motivations géopolitiques sont claires : Madagascar borde le canal du Mozambique, couloir maritime devenu stratégique depuis l'instabilité en mer Rouge. Les navires contournant le cap de Bonne-Espérance y transitent. L'île recèle par ailleurs or et minerais précieux des ressources que Thierry Vircoulon, chercheur à l'Ifri, désigne sans détour comme le vrai moteur de l'intérêt russe.

Pour une junte issue de manifestations anti-corruption, ce virage rapide vers des parrains extérieurs pose la question de la réelle « refondation » promise. La population, elle, attend surtout des résultats concrets, pas une nouvelle dépendance. La Grande Île risque de troquer une tutelle contre une autre, pendant que ses élites consolident leur pouvoir.



