Macron, Borello, le groupe SOS et la charité de connivence

Macron, Borello, le groupe SOS et la charité de connivence


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Et si l'aide aux plus fragiles et le capitalisme de connivence finissaient, à force, par se ressembler ? L'affaire du Groupe SOS dit moins sur un homme que sur un pays qui a appris à confondre la charité avec un marché, et la compassion avec une subvention.

Il existe, dans un parc de Seine-et-Marne, derrière les grilles d'une propriété qu'on appelle Les Tournelles, des kangourous. Ils sautent là, paisibles, loin de toute Australie, sous un ciel d'Île-de-France qui ne leur doit rien, et je me demande parfois ce qu'ils pensent — si tant est qu'un kangourou pense — du château avec piscine, jacuzzi et salle de projection au milieu duquel on les a posés. La propriété, rapportait Le Monde, sert de lieu de week-end aux dirigeants du premier groupe d'économie sociale et solidaire de France. Un groupe qui s'occupe des pauvres, des malades, des migrants, des vieillards. Et qui tire, selon le même journal, plus des trois quarts de ses ressources de l'État, des collectivités et de l'assurance maladie. Les kangourous, eux, n'ont rien demandé.

Une dame qui a vu de l'intérieur

Le Courrier des Stratèges publie cette semaine un long entretien avec Lise Philippe, ancienne travailleuse sociale passée par une structure du Groupe SOS. Elle y raconte ce qu'elle a vu : les équipes nombreuses, les éducateurs, les psychiatres, les médecins de l'addiction, jusqu'à cette personne dont la fonction était d'expliquer aux toxicomanes le maniement de la vapoteuse. Elle décrit les financements empilés — sécurité sociale, département, État, allocation logement versée par la caisse d'allocations familiales — qui se rejoignent sur une même structure et sur une même personne accompagnée. Elle parle aussi des tableaux à remplir, des statistiques à produire, du rituel convivial du vendredi soir. Et de ce sentiment, à le bien regarder, que le système entretient parfois ce qu'il prétend résoudre.

Soyons justes. Il faut le faire, car la facilité serait de ne pas l'être. Le Groupe SOS gère des hôpitaux, des établissements pour personnes âgées, des centres pour réfugiés, des cafés rouverts dans des villages que tous les commerces avaient quittés. Ce sont des besoins réels, et des gens qui les servent y consacrent leur force, leur patience, leur jeunesse. On ne bâtit pas un tel réseau sans répondre à des détresses véritables. La question n'est donc pas de savoir si l'on fait le bien. Elle est de savoir qui paie, qui décide, et à qui l'on doit, en bout de chaîne, de prospérer si vite.

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Tocqueville l'avait vu venir

Car l'homme qui a fondé ce groupe n'est pas n'importe qui. Jean-Marc Borello fut chargé de mission contre la drogue sous Mitterrand, chef de cabinet ministériel, puis délégué national d'En Marche et un temps numéro deux du parti présidentiel. Il avait, dit-on, préparé un certain Emmanuel Macron au concours de l'ENA. La presse, qui n'est pas tendre, l'a surnommé « l'industriel du social », parfois « le Bernard Tapie » de la charité. Voilà donc un homme proche du pouvoir, dont l'entreprise vit du pouvoir, et qui aide le pouvoir à se penser comme bon. Je suppose qu'il croit sincèrement à ce qu'il fait. C'est précisément ce qui rend la chose intéressante.

Tocqueville, à la fin de La Démocratie en Amérique, décrivait par avance le piège. Il imaginait « un pouvoir immense et tutélaire » qui se charge seul d'assurer la jouissance des citoyens et de veiller sur leur sort, un pouvoir « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux », qui aime que les gens se réjouissent pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il ne brise pas les volontés, écrivait-il ; il les amollit, les plie et les dirige. Il ne tyrannise point : il gêne, il comprime, il éteint, il hébète. Tocqueville appelait cela une servitude douce, réglée, paisible. Il ne savait pas encore qu'elle se ferait association, qu'elle aurait des statuts, un conseil d'administration et un parc à kangourous. Mais il en avait reconnu le visage. Un visage qui sourit.

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Ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas

Bastiat nous a légué une règle simple, dont on ne se lasse pas : il y a ce qu'on voit, et ce qu'on ne voit pas. Ce qu'on voit, dans cette affaire, ce sont les vieillards soignés, les sans-abri logés, les villages ranimés. Personne de sensé ne les conteste. Ce qu'on ne voit pas demande un effort de regard.

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On ne voit pas le petit financement public qui aurait irrigué dix associations modestes, ancrées, bénévoles, et qui s'est concentré sur une seule grande machine. On ne voit pas les structures plus petites qui n'ont pu suivre, écrasées par un acteur que Le Monde diplomatique a décrit comme « l'ogre qui dévore le monde associatif ». On ne voit pas le lien, jamais prouvé et toujours soupçonné, entre la proximité d'un homme avec le sommet de l'État et la facilité avec laquelle son groupe remporte les marchés. On ne voit pas, surtout, ce que devient une charité quand elle dépend à plus de soixante-quinze pour cent de l'argent public : elle cesse d'être une charité. Elle devient un guichet. Et le pauvre, qui était son objet, en devient le produit.

C'est là le cœur silencieux de la chose. Une association financée par le don est responsable devant ses donateurs. Une association financée par l'impôt n'est responsable que devant l'administration qui la finance — c'est-à-dire, le plus souvent, devant des gens qu'elle connaît, qu'elle a côtoyés, qu'elle a parfois formés. La boucle se referme. Seuls varient les noms, et la qualité des salons.

Ce n'est pas nouveau, c'est très français

On aurait tort de croire à une invention récente. La France a toujours su marier la bienfaisance et l'État, le notable et le prince, la bonne œuvre et le bon placement. Sous l'Ancien Régime déjà, l'aumône avait ses bureaux ; sous la République, ses associations subventionnées. La figure de l'homme généreux qui sert le pouvoir et que le pouvoir sert en retour traverse notre histoire avec une régularité de saison. Defferre, Mitterrand, Macron : trois époques, un même tropisme. L'homme du social n'a jamais été loin du Château, et le Château n'a jamais été fâché de l'y trouver.

Ce qui a changé, c'est l'échelle, et le vocabulaire. On ne dit plus la charité, qui sentait l'église ; on dit l'économie sociale et solidaire, qui sent le séminaire de management. On a pris un geste — tendre la main à plus faible que soi — et on en a fait un secteur, avec ses fédérations, ses indicateurs, ses plans de carrière. Le mot a changé. La main, à le bien regarder, s'est refermée sur autre chose qu'une autre main.

Pendant ce temps

Pendant qu'on s'émeut ou qu'on s'indigne, un fait demeure, que personne ne traite vraiment. La France consacre à la protection sociale une part de sa richesse parmi les plus élevées au monde — de l'ordre d'un tiers de son produit intérieur, selon l'OCDE, davantage que presque tous ses voisins. Et pourtant la pauvreté ne recule pas, la solitude gagne, et les territoires se vident. On dépense plus que quiconque, et l'on soigne moins bien la détresse. J'imagine que c'est cela, au fond, qu'il faudrait regarder en face : non pas tel groupe, tel homme, tel château, mais une nation qui a délégué sa compassion à un appareil, et qui s'étonne, ensuite, que la compassion soit devenue un métier comme un autre.

Car un peuple qui sous-traite son cœur finit par ne plus savoir s'en servir. Il paie, et croit avoir aimé.

Dernier mot

Je ne plaide pas pour qu'on abandonne les faibles. Ce serait une infamie, et l'inverse exact de ce que je crois. Je plaide pour qu'on cesse de confondre l'aide et son industrie, le don et le marché, la solidarité et la connivence. Une société libre ne supprime pas la charité : elle la rend à ceux qui la portent — aux familles, aux voisinages, aux mille associations menues qui ne déjeunent avec personne au sommet de l'État. Elle préfère dix petites mains à un seul grand bras. Elle accepte que le bien se fasse en désordre, sans tableau de bord, sans rendez-vous du vendredi soir, plutôt que de le confier à une machine si parfaite qu'elle finit par avoir besoin des pauvres pour tourner.

La Boétie disait que nul tyran ne tient sans le consentement de ceux qu'il opprime. La servitude la plus tenace n'est pas celle qu'on nous impose ; c'est celle que nous trouvons commode. Nous avons trouvé commode de payer pour ne plus avoir à nous occuper les uns des autres. Reste à savoir, maintenant que les kangourous nous regardent, si nous trouverons le courage de reprendre, un à un, les gestes que nous avons délégués.


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