L’obligation vaccinale est-elle si peu liée que ça à la pénurie de soignants dans les hôpitaux ?
Mulhouse, le 5 octobre 2021. Centre hospitalier Emile-Muller, service gériatrie. Essoré par la crise sanitaire, le groupe hospitalier du sud de l’Alsace reste agité après deux semaines sous plan blanc. Son personnel soignant dénonce un manque chronique d’effectifs. SUR LA PHOTO: Dylan, élève infirmier.

L’obligation vaccinale est-elle si peu liée que ça à la pénurie de soignants dans les hôpitaux ?


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Par Tarik – Dernièrement, une enquête réalisée à la demande du président du Conseil Scientifique a rapporté une pénurie de soignant responsable d'une fermeture de 20% des lits à l'hôpital public. Bien que ce chiffre ait été étonnamment contesté par le ministre de la santé, celui-ci a toutefois concédé que l'hôpital était en tension du fait d'un manque de personnel tout en avouant qu'il ne connaissait pas le nombre de lits fermés à l'hôpital ( peut-on imaginer un général incapable de donner les effectifs de son armée ? ).

Ce manque de personnel est attribué à de nombreux facteurs : épuisement dû à la crise du Covid, salaires trop bas, pénibilité, perte de sens, maltraitance managériale, excès de bureaucratie… En revanche, la responsabilité, au moins partielle, de l’obligation vaccinale dans la pénurie de personnel, est largement balayé par la presse puisqu’il n’y aurait que 7000 soignants suspendus, soit 0,1% des effectifs…marginal donc. Or, c’est oublier que l’impact de l’obligation vaccinale ne se limite pourtant pas au nombre de soignants suspendus.

 

1.Les travailleurs temporaires (Intérim ou CDD) ont peu ou pas été concernés par les suspensions.

Les personnels de santé en intérim ou en CDD et réfractaires à la vaccination, ont échappé à la suspension sans salaire pour peu que leur contrat se soit terminé avant le 15 septembre. Pour ceux dont le contrat s’est terminé après le 15 septembre, ils étaient susceptibles d’être suspendus mais seulement jusqu’à la cessation de leur contrat. Ce dernier point pourrait d’ailleurs expliquer une partie de la baisse du nombre de suspension (qui sont passés de 15 000 début octobre à 7000 environ aujourd’hui). Il est bon de rappeler ici que les travailleurs temporaires bénéficient de l’assurance chômage, à condition qu’ils aient travaillé 610 heures dans les derniers 24 mois, soit un peu moins de 19 heures par semaine en moyenne. Pour ces personnels réfractaires, la menace de suspension de salaire a eu un impact nul ou minime puisque leur sécurité financière est au moins partiellement assurée avec l’assurance chômage à partir du moment de la cessation de leur contrat pour une partie d’entre eux. Il est bon d’insister sur le fait que si ces travailleurs temporaires réfractaires qui ont vu leur contrat se terminer ne sont pas suspendus, il n’en reste pas moins qu’ils ne font plus partie des effectifs disponibles pour le système de santé.

Combien de personnes sont concernés ? Il n’existe pas de chiffre officiel bien sûr. Toutefois, l’agence pro lib affirme que l’intérim médical et paramédical concerne 1 millions de personnes. Les personnes actives et réfractaires à la vaccination constituent quant à elles 10% de la population active environ. On peut donc extrapoler et imaginer qu’environ 100 000 travailleurs de la santé, en situation d’intérim ou en CDD, sont rétifs à la vaccination et ont donc choisi de ne pas travailler dans la santé tant que durera l’obligation vaccinale.

2.L’impact sur les professionnels nouvellement formés

L’obligation vaccinale a certainement également dissuadé les nouvelles recrues réfractaires à la vaccination d’intégrer le système de santé. A ce titre, environ 20000 aides-soignants/aides-soignantes et 20000 infirmiers/infirmières sont formés chaque année. Toujours en se basant sur le chiffre de 10% de réfractaires au vaccin, on peut estimer qu’environ 2000 aides-soignants/aides-soignantes et 2000 infirmiers/infirmières et fraîchement diplômés ont renoncé à trouver un premier emploi du fait de l’obligation vaccinale.

On voit bien que l’obligation vaccinale a certainement automatiquement déplété le marché du travail de plusieurs dizaines de milliers de recrues potentielles, au minimum, dans le secteur de la santé. Or, c’est précisément à des difficultés majeures de recrutement auxquelles sont confrontés les hôpitaux. Ainsi Castex a-t-il déclaré : « J’ai souhaité que puissent être recrées 15000 postes à l’hôpital. Encore faut-il pouvoir les pourvoir. ». « Ce sont les personnels qui manquent ». Véran, lui, a déclaré dans Libération le 27 octobre dernier : « Certains soignants quittent l’hôpital parce qu’ils sont fatigués après vingt mois de crise sanitaire. Ces départs peuvent mettre en difficulté des équipes, des services parce que les recrutements sont difficiles »

3.Les démissions et les départs à la retraite anticipés

Enfin, de nombreux personnels de santé ont également décidé de démissionner ou de partir en retraite anticipée à la suite de l’annonce de l’obligation vaccinale. Ce nombre est probablement difficile à estimer, compte tenu de l’opacité des données sur le sujet. Ici également, il est à noter que ces travailleurs ont quitté l’hôpital sans être suspendus.

Comment estimer l’impact directe de l’obligation vaccinale sur le système de soins de façon plus précise ?

Les estimations que j’ai établi ci-dessus ne sont que des projections basés sur le pourcentage de personnes réfractaires au vaccin dans la société. Malheureusement, une certaine opacité règne sur les effectifs des personnels de soins. Afin d’avoir une idée plus précise de l’impact de l’obligation vaccinale sur les effectifs des personnels de santé, ou de tout autre événement par ailleurs, il serait bon de connaître les effectifs du personnel de santé, en travail temporaire ou en CDI, par catégorie professionnelle et par mois lors des 12 derniers mois. On pourrait ainsi voir si une baisse des effectifs s’est produite entre juillet et octobre 2021. On rappelle ici que l’impact de la « quatrième vague » a été modéré sur le système de soins et donc que s’il y a eu une baisse d’effectifs dans ces mois-là, cette baisse est selon toute vraisemblance liée à l’obligation vaccinale. S’il est illusoire d’espérer que le ministère de la santé nous fera part de ces données détaillées, le manque de transparence étant, semble-t-il, une signature de ce gouvernement, on peut légitimement espérer que la commission d’enquête promise par le Sénat sur la situation dans les hôpitaux nous donnera plus de détails sur les chiffres.

Certains éléments factuels permettent toutefois de confirmer que l’obligation vaccinale a eu un impact fort sur la pénurie de soignants.

 

Ainsi, le Conseil Scientifique fait part dans son rapport du  20 août de tensions et d’épuisement des soignants. Le 5 octobre, il constate que « Des donnes concordantes recueillies auprès des grandes structures hospitalières du pays dans les plus grandes régions françaises sont concordantes et font état de :- Un grand nombre d’emplois vacants avec notamment 5 professions en tension : IDE, IBODE, IADE, manipulateurs de radiologie et masseurs-kinésithérapeutes. – Un recours déjà important et en augmentation aux heures supplémentaires et à l’intérim avec malgré tout un pourcentage important de lits fermés chiffré à environ 20% et touchant tous les secteurs de soins (médecine dont soins critiques, chirurgie et obstétrique) mais aussi à un moindre degré les services de pédiatrie (réanimation et hospitalisation conventionnelle) qui dans certaines régions sont déjà en tension alors que nous sommes qu’au début des épidémies automnales et hivernales virales hors COVID » et déclare même qu’ « il est impossible d’exclure complètement un débordement du système de soins.»  Dans aucun de ses rapports auparavant, le Conseil Scientifique n’avait laissé paraître de telles inquiétudes. Cela laisse supposer qu’une baisse des effectifs est survenu en août 2021 et qu’elle s’est aggravée courant septembre, précisément dans les deux mois ayant suivi l’instauration de l’obligation vaccinale.

4.Des gouvernements n’appliquent pas la vaccination obligatoire en raison du risque de … pénurie de soignants

Par ailleurs, plusieurs gouvernements occidentaux ont renoncé ou retardé la mise en place d’une obligation vaccinale des soignants . Récemment le Québec qui s’était engagé à instaurer une obligation vaccinale des personnels soignants à partir du 15 octobre, a décidé de repousser l’échéance dans un premier temps au 15 novembre avant d’abandonner l’idée par la suite. La raison invoquée : la crainte d’une pénurie de personnels et de dysfonctionnements majeurs dans les hôpitaux. Ainsi, le ministre de la santé québécois a-t-il déclaré : « ça reste incompréhensible que des travailleurs de la santé ne veulent pas se faire vacciner. Et comme ça semble un noyau dur, je pense qu’il faut vraiment faire quelque chose et malheureusement, je le dis, malheureusement, notre réseau de la santé dans notre situation actuelle ne peut pas se passer de ces personnes-là. »

 

Idem en Ontario où le premier ministre Doug Ford a déclaré :  « C’est une question complexe. Mais lorsque l’impact du potentiel départ de dizaine de milliers de travailleurs de la santé est pesé contre le petit nombre de foyers qui sont actuellement actifs en Ontario, je ne suis pas prêt à mettre en danger l’apport de soins à des millions d’habitants d’Ontario. »

 

Le Royaume-Uni a, quant à lui, choisi de retarder stratégiquement l’application de l’obligation vaccinale à son personnel soignant à avril alors qu’il était prévu en novembre. La raison évoquée est là encore pragmatique. Le directeur du système de soins national (NHS) a ainsi évoqué « la perte potentielle des travailleurs refusant le vaccin lorsque le système de soins est déjà sous une pression énorme avec 93 000 emplois vacants ». Une source haut-placé et anonyme de la NHS a plus trivialement résumé les choses ainsi : « Etant donné que le NHS (système de soins national anglais) est un fim d’horreur déjà maintenant, saboter encore plus le système en rendant la vaccination obligatoire maintenant aurait été stupide, et Sajid  Javid (ministre de la santé britannique) n’est pas un politicien stupide. »

 

Une déclaration qui laisse songeur quand on réfléchit à nos élites françaises.  Plus généralement, ces déclarations sont fascinantes du fait de la simplicité du raisonnement et du pragmatisme des décisions quand on les met en en face des décisions du gouvernement français.

 

Il est à noter que ces pays ont pris les décisions mentionnées ci-dessus dans les deux dernières semaines, donc bien après que l’obligation vaccinale ait été mise en œuvre en France. Les gouvernements de ces pays et province ont donc fait le calcul que, au sein de leur société assez similaire sociologiquement et culturellement à la nôtre, l’obligation vaccinale entraînerait une fuite d’un nombre certes minoritaire mais quand même critique de personnels de santé. On ne voit pas en quoi la situation en France serait différente. Il est même permis de penser que leur renoncement fait suite à la constatation de l’effondrement du système de santé constaté en France consécutivement à l’obligation vaccinale. Ou alors, faut-il comprendre que ces gouvernements ont reculé sur l’obligation vaccinale devant le risque important de faillite du système de soins que cela pouvait poser tandis que le France a, elle, appliqué l’obligation vaccinale, a vu par la suite son système de santé s’effondrer mais que cela ne serait en aucun cas lié à l’obligation vaccinale ? Difficile à soutenir….

5.Les impacts à long terme de l’obligation vaccinale sur le système de santé et la fonction publique

L’impact socio-économique à long terme de l’obligation vaccinale est rarement évoqué. Or, la loi du 5 août 2021 a complètement changé la donne du point de vue de l’emploi non seulement dans la santé mais également dans la fonction publique. Les métiers de la santé, notamment infirmiers et aides-soignants, sont largement reconnus comme étant pénibles et sous- payés. Un des facteurs d’attractivité de ces emplois étaient jusqu’il y a peu, la sécurité de l’emploi. Le 12 juillet dernier, Emmanuel Macron a tout simplement réduit à néant le principal avantage matériel des métiers de la santé et du secourisme en détruisant le principe de la sécurité de l’emploi dans ces professions.  Si cette manœuvre, en exerçant une pression financière extrême sur des professionnels de santé et des pompiers en désarroi, a montré une certaine efficacité, ses conséquences sur le long terme ont probablement été sous évaluées par ses instigateurs, ou en tous cas, par une part importante de ses soutiens.

 

En effet, du point de vue des réfractaires au vaccin, il y a un chef de l’Etat et ses ministres dont la parole ne vaut que pour quelques semaines ou mois tout au plus (on se rappelle des dédits sur l’obligation, vaccinale et le pass sanitaire), une épidémie fluide avec des recommandations changeantes et une obligation vaccinale dont le refus est sanctionné par une suspension de durée indéterminée. Qui peut garantir que dans 6 mois, un an, deux ans, le chef de l’Etat ne procédera pas à une obligation vaccinale de 3ieme, 4ieme ou 5ieme dose ou même à une obligation vaccinale pour une autre maladie ? Si on a une confiance dans les recommandations des autorités sanitaires et dans la sagesse du chef de l’Etat, cela ne pose pas de problème. En revanche, si on est plutôt méfiant à l’égard des institutions, on a tout intérêt à chercher un métier sur lequel l’Etat a moins de prises, donc bien sûr en dehors de la santé mais également plus généralement en dehors de la fonction publique. Il ne serait donc pas étonnant du tout que les difficultés de recrutement dans la santé, mais aussi plus généralement dans la fonction publique, persistent pour de nombreuses années, y compris bien après que les classes dirigeantes aient décrétés la fin de la pandémie (si tant est qu’elles daignent le faire un jour).

 

Au final, l’Etat est aujourd’hui confronté aux conséquences de ses actes, de ses tactiques autoritaristes, de son fanatisme vaccinal, de son mépris et de son absence de vision stratégique à moyen terme. Il a aujourd’hui le choix entre abandonner l’obligation vaccinale et tenter d’arrêter l’effondrement du système de santé ou persister dans sa politique et assumer de ne pas faire tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher ce qui pourrait bien être une catastrophe sanitaire d’ampleur considérable.


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