Il paraît qu’il ne faut jamais réveiller un somnambule, au risque de lui faire perdre l'équilibre. Pourtant, en ouvrant les journaux ce matin, j’ai dû me pincer : après des mois de psychodrame digne d’une tragédie de Racine jouée par des intermittents du spectacle, la France a un budget.

Champagne ? Non, tisane. Car ce document comptable, arraché dans la douleur et le mépris, est moins une preuve de santé démocratique que l’acte de décès de notre normalité politique.
Le paradoxe du colosse aux pieds d'argile
C’est tout le sel de la situation. Nous vivons sous la Constitution la moins "parlementariste" du monde occidental. Un texte taillé sur mesure pour un homme providentiel, avec des outils de coercition — ce fameux 49.3 devenu le doudou des Premiers ministres — qui feraient passer le chancelier allemand pour un stagiaire sans pouvoir.

Et pourtant, avec ce moteur de Formule 1 entre les mains, la France cale au milieu du carrefour. Nous avons :
- Le pouvoir le plus vertical d'Europe, mais une impuissance horizontale totale.
- Un exécutif qui décide de tout, mais qui ne contrôle plus rien.
- Une Assemblée qui crie, mais qui ne légifère plus.

La fin de la vie démocratique "normale"
Dans n’importe quelle démocratie mature — disons dans ma Belgique favorite à défaut d'être chérie, habituée aux coalitions de l’impossible — on discute, on s'engueule, on finit par signer un compromis. En France, le compromis est vécu comme une trahison, et la discussion comme une faiblesse.

On en est réduits à célébrer l'adoption d'un budget comme s'il s'agissait d'un miracle de Lourdes. On ne vote plus des orientations politiques, on survit à des motions de censure. Le budget n'est plus un projet de société, c'est un gilet de sauvetage percé que l'on essaie de gonfler alors que le navire a déjà l'eau à la hauteur des mollets.
Une parodie de puissance
Ce qui est féroce, c'est de voir cet effondrement se draper dans la majesté des dorures républicaines. On continue de parler de "Grandeur" et de "Rang de la France" pendant que le pays est incapable de s'accorder sur le prix du ticket de métro ou le nombre d'infirmières à l'hôpital sans déclencher une crise de régime.
Le roi est nu, mais il porte toujours une traîne de trois mètres de long pour dissimuler qu'il n'a plus de jambes. Si c’est cela, la "vie démocratique normale", alors je préfère encore l’anormalité assumée du plat pays. Au moins, chez nous, quand le budget passe, ce n’est pas parce qu’on a menacé de dissoudre le peuple.



