Friand de vérités alternatives, Donald Trump a profité du sommet de Davos pour répéter un truisme : les USA auraient libéré l'Europe et vaincu l'Allemagne en 1945. Voilà qui est vite dit. Thibault de Varenne corrige ici cette carabistouille historique.

En janvier 2026, le Forum Économique Mondial de Davos, réuni sous le thème ironiquement optimiste de « L'Esprit de Dialogue », est devenu le théâtre d'une fracture transatlantique renouvelée. Le retour de Donald J. Trump à la présidence des États-Unis, inaugurant ce qu'il qualifie d'« Âge d'Or » américain, a transformé l'enceinte suisse en une arène de confrontation mémorielle et géopolitique. Au cœur de cette discorde réside une affirmation percutante, prononcée avec la rhétorique transactionnelle caractéristique du président : l'idée que les États-Unis ont, seuls, libéré l'Europe en 1944, sauvant le continent d'un avenir germanophone, et que cette dette historique justifie aujourd'hui des concessions territoriales et commerciales majeures, notamment concernant le statut du Groenland.

Ce rapport a pour objectif de déconstruire cette affirmation à travers une double lentille. D'une part, il s'agit d'analyser le contexte politique immédiat de 2026, où l'histoire est instrumentalisée pour servir des objectifs néo-impériaux et économiques. D'autre part, et c'est là l'essentiel de notre investigation, il convient de mener une enquête historiographique rigoureuse sur la véracité de la "libération américaine".
Est-il historiquement exact d'affirmer que la défaite de l'Allemagne nazie est due aux États-Unis?

Si le 6 juin 1944 (D-Day) est gravé dans la mémoire occidentale, l'Opération Bagration, lancée par les Soviétiques le 22 juin 1944, fut d'une ampleur stratégique supérieure. Tandis que les Alliés piétinaient dans le bocage normand, l'Armée Rouge a anéanti le Groupe d'Armées Centre allemand en Biélorussie.
Pour répondre à cette question avec la nuance requise, nous devons plonger dans les statistiques de l'attrition sur le Front de l'Est, examiner les flux logistiques du programme Prêt-Bail (Lend-Lease), évaluer l'impact de la guerre aérienne anglo-américaine, et comprendre l'évolution de la mémoire collective européenne.
L'analyse démontrera que si la revendication d'une victoire solitaire est un mythe politique, la réalité de l'interdépendance alliée révèle que sans la puissance industrielle américaine, l'Union Soviétique — l'instrument principal de la destruction de la Wehrmacht — aurait probablement succombé. Ainsi, la réponse ne réside pas dans une attribution binaire du mérite, mais dans la compréhension d'une synergie complexe où le sang soviétique, l'acier américain et la résilience britannique furent les composantes indissociables de la victoire.
Partie I : le contexte géopolitique de Davos 2026 et la "Doctrine de la dette"
1.1 Le retour de l'Amérique "décomplexée" : le discours de Donald Trump
Le discours prononcé par le Président Trump à Davos en janvier 2026 ne fut pas une simple allocution de politique économique, mais une réaffirmation brutale de l'hégémonie américaine. Fort d'un mandat renouvelé et de statistiques économiques qu'il présente comme triomphales — une croissance projetée de 5,4 %, une inflation vaincue et des marchés boursiers battant 52 records historiques en un an — le président américain a utilisé la tribune de Davos pour exiger un réalignement des relations transatlantiques.

L'argumentaire déployé repose sur une vision transactionnelle de l'histoire. Trump a explicitement lié la sécurité actuelle de l'Europe à la libération de 1944.
« Après la guerre, que nous avons gagnée, sans nous, vous parleriez tous allemand et un peu japonais », a-t-il déclaré.
Cette rhétorique vise à établir une "dette morale" perpétuelle des Européens envers les États-Unis. Contrairement à la diplomatie traditionnelle qui voit l'Alliance Atlantique comme un partenariat de valeurs, la doctrine Trump 2026 la conçoit comme un service de protection dont les factures sont en souffrance.
1.1.1 La question du Groenland et la sécurité de l'Arctique
L'illustration la plus frappante de cette doctrine est la relance de la proposition d'achat du Groenland. Ce qui avait été perçu comme une boutade lors de son premier mandat est devenu, en 2026, un axe stratégique majeur, justifié par la nécessité de sécuriser le "Grand Nord" face à la Russie et à la Chine. Trump a qualifié la rétrocession du Groenland au Danemark après la Seconde Guerre mondiale de « stupidité », arguant que puisque les États-Unis protègent le monde libre, ils devraient détenir les territoires stratégiques nécessaires à cette protection. Bien qu'il ait précisé qu'il n'utiliserait pas la force (« Je ne veux pas utiliser la force... mais nous serions inarrêtables »), la menace économique sous-jacente est claire : la protection américaine a un prix, et ce prix pourrait être territorial.

1.2 La réaction européenne : entre dépendance et velléités d'autonomie
La réponse des dirigeants européens à Davos met en lumière la fragilité de leur position. Ursula von der Leyen, Présidente de la Commission européenne, a tenté de contrecarrer la narration américaine en insistant sur « l'indépendance européenne », de la sécurité à l'économie. Elle a rappelé l'engagement de l'Europe envers l'Ukraine, avec un prêt de 90 milliards d'euros pour 2026-2027, signalant que l'Europe n'est pas un passager clandestin de sa propre sécurité.

Cependant, le malaise est palpable. Le Secrétaire Général de l'OTAN, Mark Rutte, a dû naviguer entre la nécessité de ne pas froisser le garant de sécurité américain et la défense de l'intégrité territoriale de ses membres (Danemark). Rutte a rappelé que les États-Unis ne sont pas dans l'OTAN par charité, mais parce qu'une Europe sûre est cruciale pour la défense des États-Unis eux-mêmes, tentant ainsi de désamorcer la logique transactionnelle de Trump. Le président français Emmanuel Macron a, quant à lui, prôné le calme et la cohérence, refusant de céder à l'agressivité verbale tout en défendant les alliés danois.
Cette friction diplomatique de 2026 ne peut être comprise sans revenir à la source du contentieux : la Seconde Guerre mondiale. La légitimité de Trump à exiger le Groenland ou des concessions commerciales repose entièrement sur la prémisse que l'Amérique est l'unique sauveur de l'Europe. C'est cette prémisse historique qu'il convient désormais d'examiner scientifiquement.
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Partie II : le Front de l'Est — l'autel du sacrifice et la destruction de la Wehrmacht
Pour évaluer la véracité de l'affirmation selon laquelle la défaite de l'Allemagne est due aux États-Unis, il est impératif de regarder vers l'Est. L'historiographie militaire moderne, appuyée par l'ouverture des archives soviétiques post-1991, établit sans ambiguïté que le Front de l'Est fut le théâtre principal et essentiel de la destruction physique de l'armée allemande.
2.1 La mathématique de la mort : l'attrition sur le Front de l'Est
Les chiffres sont vertigineux et remettent en perspective toute revendication occidentale d'une victoire solitaire. Selon l'historien Geoffrey Roberts, « plus de 80 % de tous les combats de la Seconde Guerre mondiale ont eu lieu sur le Front de l'Est ». C'est dans les steppes russes et ukrainiennes que la machine de guerre nazie a été brisée.

L'Union Soviétique a payé le prix fort de cette attrition. Les estimations les plus fiables font état de 27 à 30 millions de morts soviétiques (militaires et civils), dont environ 9 millions d'enfants. En comparaison, les pertes américaines sur l'ensemble des théâtres d'opérations (Europe et Pacifique) s'élèvent à environ 400 000 morts.
Du côté allemand, la répartition des pertes confirme la prééminence du front oriental. Sur les quelque 4,7 millions de soldats allemands tués pendant la guerre, plus de 3,5 millions sont tombés face à l'Armée Rouge. Cela signifie que près de trois soldats allemands sur quatre ont été tués par les Soviétiques. Geoffrey Wheatcroft note avec justesse que dire que « le Troisième Reich a été vaincu par l'Armée Rouge » n'est pas une opinion politique, mais un « fait historique » basé sur la localisation des pertes.

2.2 La répartition des forces allemandes : une disproportion flagrante
L'analyse de la répartition des divisions de la Wehrmacht tout au long du conflit démontre que Hitler a constamment priorisé le front de l'Est, même après le débarquement de Normandie.





