Grève à France Inter ? ou la corporation qui se prend pour la France

Grève à France Inter ? ou la corporation qui se prend pour la France

Grève à France Inter contre un chroniqueur de droite. Le SNJ parle pour « la profession » : 2 500 adhérents, 34 784 cartes, la moitié à Paris. Une corporation, pas la France.

16 min de lecture

Partager cet article

Par Eric V.

À France Inter, une assemblée générale unanime refuse qu'un journaliste de Valeurs actuelles tienne une chronique hebdomadaire, et le Syndicat national des journalistes parle au nom de « la profession ». Reste à savoir ce qu'est cette profession : 34 784 cartes, délivrées par une commission de la profession elle-même, à des gens dont plus de la moitié vivent en Île-de-France. Une corporation, au sens que le mot avait avant 1791 — et qui demande à la France de lui ressembler.

LA NEWSLETTER · GRATUITE

Le Courrier,
chaque matin.

L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.

Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.

JE M'INSCRIS lecourrierdesstrateges.fr
lecourrierdesstrateges.fr
Restez libre !

Il existe en France une carte plastifiée, de la taille d'une carte bancaire, que 34 784 personnes détiennent et que les autres ne peuvent pas obtenir, non parce qu'elles écriraient mal, non parce qu'elles informeraient faux, non parce qu'elles manqueraient de lecteurs, mais parce que leur employeur n'est pas une « entreprise de presse » ou que leurs revenus ne viennent pas assez de cet employeur-là ; et c'est au nom des détenteurs de cette carte que, mercredi 2 septembre, une assemblée générale de Radio France a voté à l'unanimité le principe d'une grève pour empêcher un confrère de parler cinq minutes par semaine sur une antenne publique.

Le confrère s'appelle Charles Sapin. Il est directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, ancien du Figaro et du Point. Sa première chronique, dimanche, portait sur le mur de la dette qui mettra le prochain président « sous tutelle » — un sujet dont nous avons parlé ici même la veille, et qui ne passe pas, je suppose, pour une provocation d'extrême droite. Peu importe : le SNJ-CGT y voit une « ligne rouge inacceptable », la société des journalistes une « ferme opposition », et le SNJ — premier syndicat de la profession — estime que Radio France se comporte « comme un paillasson ». La direction, elle, parle de « pluralisme ». Le mot est le même dans les deux camps ; il ne désigne pas la même chose.

ABONNEMENT

Allez au fond
des choses.

Deux grands formats par jour. Les cinq plumes du Courrier. La série Sécession, le dimanche.

Le monde commente. Vous, vous comprenez.

S'ABONNER lecourrierdesstrateges.fr
CdS
lecourrierdesstrateges.fr
Restez libre !

Ce qu'est une carte de presse

Avant de discuter du droit de parler, il faut regarder qui le distribue. La carte de presse n'est pas un diplôme et n'a jamais sanctionné une compétence. Elle est délivrée par la Commission de la carte d'identité des journalistes professionnels, organisme paritaire créé par la loi Brachard de 1935, composé pour moitié de représentants des employeurs et pour moitié de représentants des journalistes — élus, en pratique, sur les listes des syndicats. Les critères tiennent en trois lignes de l'article L. 7111-3 du code du travail : avoir pour occupation « principale, régulière et rétribuée » l'exercice du journalisme « dans une ou plusieurs entreprises de presse », et en tirer « le principal de ses ressources ». Plus de 50 % des revenus, trois mois consécutifs d'activité, un employeur reconnu.

Lisez bien : aucun de ces trois critères ne porte sur ce que fait la personne. Ils portent sur qui la paie et combien. Un journaliste est quelqu'un qu'une entreprise de presse rémunère comme journaliste ; une entreprise de presse est une entreprise reconnue comme telle par la commission ; et la commission est composée de journalistes et d'entreprises de presse. Le cercle est parfait. Il a même un nom dans l'histoire de France : on appelait cela une jurande.

La commission le sait, à le bien regarder, et s'en accommode avec une souplesse tardive : elle a reconnu en 2025 soixante-dix nouveaux supports, dont des chaînes YouTube et des comptes Instagram, en se félicitant d'avoir « toujours été précurseure ». Précurseure de quoi, je me le demande : YouTube a vingt et un ans.

Qui sont les 34 784

Les chiffres du millésime 2025 sont publics, et ils disent une chose simple. La moitié des titulaires — 54,4 % — vivent en Île-de-France, où habitent 19 % des Français. Deux tiers sont en CDI mensualisé, dans un pays où l'on nous explique chaque semaine que le salariat stable recule. La moyenne d'âge est de 44 ans. Les premières demandes reculent de 9 % en un an, et six sur dix viennent de contrats en alternance, c'est-à-dire des écoles. Le renouvellement se fait par cooptation scolaire, la géographie par concentration parisienne, l'emploi par salariat protégé. Ce n'est pas un scandale ; c'est une sociologie. Mais c'est une sociologie qui ne ressemble à rien de ce qu'on appelle la France, et qui prétend, depuis les studios de la Maison de la Radio, dire ce que la France peut entendre.

Sur l'orientation politique, je serai prudent, parce que les chiffres qui circulent sont fragiles. Un sondage de 2012 pour la revue Médias avançait que 74 % des journalistes votaient à gauche ; Acrimed, qui n'est pas une officine de droite, en a contesté la méthode, et il avait raison de le faire. Je n'affirmerai donc rien de tel. Je constate seulement que, mercredi, une assemblée générale a voté à l'unanimité contre l'arrivée d'une voix de droite, et qu'une unanimité, dans une assemblée de plusieurs centaines de personnes, est un chiffre plus parlant que n'importe quel sondage.

TELEGRAM · L'INFO EN CONTINU

Entre deux éditions,
le fil.

La newsletter vous donne le matin. Le fil vous donne l'instant.

Gratuit, et en continu.

REJOINDRE LE FIL t.me/resterlibre
t.me/resterlibre
Restez libre !

Le premier syndicat, et de qui

Le SNJ se présente comme « premier syndicat français de journalistes », et c'est exact. Aux élections de la commission de la carte de 2024, il a recueilli 52,4 % des suffrages. Mais la participation était de 37 % : 15 138 votants sur 40 835 inscrits. Un journaliste sur cinq, donc, a voté SNJ. Le syndicat lui-même déclare 2 500 adhérents — 7 % des titulaires de la carte, un dixième de pour cent de la population active. Quand le SNJ dit que Radio France est un paillasson, il parle pour un journaliste sur quatorze. Quand il parle de « la profession », il parle pour un cercle qui s'est lui-même défini, à l'intérieur d'un cercle qui s'est lui-même reconnu.

Je ne dis pas cela contre le syndicalisme, ni contre ces 2 500 personnes, dont beaucoup font un métier difficile pour des salaires médiocres, à la pige, dans des rédactions qui ferment. Je dis que la représentativité est une arithmétique, et que l'arithmétique est cruelle avec ceux qui parlent au nom des autres. Un syndicat qui représente un journaliste sur quatorze ne représente pas les journalistes ; les journalistes, qui représentent un Français sur deux mille et vivent pour moitié dans une région sur treize, ne représentent pas la France. On peut le regretter. On ne peut pas l'ignorer quand on réclame, au nom du « service public », le droit de choisir qui parle aux Français.

Une vieille passion française

Ce n'est pas nouveau, c'est très français. La nuit du 4 août avait aboli les privilèges ; le décret d'Allarde de mars 1791 avait supprimé les jurandes et maîtrises ; la loi Le Chapelier, trois mois plus tard, interdisait aux gens d'un même métier de se constituer en corps. Il aura fallu cent quarante-quatre ans pour que les journalistes en reconstituent un, avec le concours bienveillant de la République : la loi Brachard de 1935 leur donne un statut, une carte, une commission, une clause de conscience, et bientôt un abattement fiscal de 7 650 euros que le fisc réserve encore aujourd'hui aux détenteurs de la carte. Le corps s'est reconstitué comme tous les corps se reconstituent : par une loi de protection, votée pour de bonnes raisons, et devenue au fil du temps un droit de dire qui est du métier et qui n'en est pas.

La suite est connue. L'ordonnance de 1944 sur la presse, l'audiovisuel d'État jusqu'en 1982, les commissions paritaires, les aides à la presse — chaque étape a renforcé le corps plutôt que le lecteur. Et le corps, comme tous les corps, a fini par confondre sa sensibilité avec l'intérêt général. Ce n'est pas de la malice ; c'est de la pesanteur. Un groupe qui se recrute lui-même, se reconnaît lui-même et se juge lui-même n'a aucune raison de sentir qu'il dérive, comme une barque dont personne à bord ne regarde plus la rive.

TIPS · SANS ABONNEMENT

Offrez-nous
un café.

Un média libre vit de ses lecteurs. Un pourboire ponctuel, sans compte ni engagement, quand le cœur vous en dit.

Vous donnez ce que vous voulez. Vous restez libre.

LAISSER UN POURBOIRE merci !
lecourrierdesstrateges.fr
Restez libre !

Ce que révèle le mot « pluralisme »

La direction de France Inter invoque le pluralisme pour justifier Charles Sapin ; la rédaction invoque les « valeurs » du service public pour le refuser. Les deux ont tort de la même façon, et c'est le point qui m'intéresse. Le pluralisme n'est pas un dosage d'éditorialistes qu'une directrice compose pour les week-ends comme on compose un plateau de fromages ; ce n'est pas non plus un droit de veto d'une assemblée sur les voix qu'elle accepte d'entendre. Le pluralisme, dans une société libre, c'est l'existence de mille supports qui ne demandent la permission à personne, et de lecteurs qui choisissent. Il ne se décrète pas rue Montpensier et ne se vote pas en assemblée générale. Il se constate au kiosque, ou sur l'écran.

Or c'est précisément cela que la carte, la commission et le syndicat rendent difficile. Le blogueur qui vit de ses abonnés n'est pas journaliste, faute d'« entreprise de presse ». Le retraité qui tient une lettre lue par dix mille personnes n'est pas journaliste, faute de revenus « principaux ». Le journaliste de Valeurs actuelles, lui, l'est — sa carte est en règle — mais il n'est pas « compatible ». Le critère a glissé, sans qu'aucun texte l'ait prévu : de la fiche de paie à la sensibilité. Ce glissement est la marque d'une corporation mûre. Les jurandes de l'Ancien Régime aussi vérifiaient d'abord les comptes, puis les mœurs.

Pendant ce temps

Pendant que Radio France vote une grève contre un chroniqueur, moins d'un Français sur trois déclare faire confiance aux médias, selon le baromètre annuel La Croix-Kantar ; les premières demandes de carte reculent ; et l'audience des supports que la commission commence à peine à reconnaître — chaînes, lettres, podcasts — dépasse, pour les moins de trente-cinq ans, celle de la radio publique. La corporation défend ses murs au moment où la ville s'est construite ailleurs. Je ne m'en réjouis pas : une presse qui s'effondre n'est pas remplacée par une presse meilleure, mais par du bruit. Faut dire que le bruit, au moins, ne vote pas de motions.

Dernier mot

Une société libre n'aurait pas de carte de presse. Elle aurait des journalistes, c'est-à-dire des gens qui informent et que d'autres choisissent de lire, sans qu'une commission de leurs pairs ait à certifier que leur employeur est convenable et leur salaire suffisant. Elle aurait des syndicats, autant qu'on voudra, qui parleraient pour leurs adhérents et pas pour « la profession ». Et elle aurait une radio publique — si elle en gardait une — dont la mission serait de laisser parler, non de faire trier par le personnel les voix que le personnel consent à entendre.

Je ne sais pas si Charles Sapin fera de bonnes chroniques. Je suppose qu'il en fera de discutables, comme tout le monde. Mais la question posée mercredi n'était pas celle-là. C'était : qui décide, dans ce pays, de qui a le droit de parler à la France ? Et la réponse d'une assemblée unanime de 34 784 cartes, dont la moitié à Paris, fut : nous. C'est la réponse d'un corps. Ce n'est pas celle d'un pays.


Partager cet article
Commentaires

S'abonner au Courrier des Stratèges

Abonnez-vous gratuitement à la newsletter pour ne rien manquer de l'actualité.

Abonnement en cours...
You've been subscribed!
Quelque chose s'est mal passé
Sri Lanka : sept ans de prison pour un ex-ministre qui avait fait payer les sandwichs de ses militants par une entreprise publique

Sri Lanka : sept ans de prison pour un ex-ministre qui avait fait payer les sandwichs de ses militants par une entreprise publique

Au Sri Lanka, détourner l’équivalent de 1 000 euros d’argent public pour nourrir ses militants vaut sept ans de prison ferme. En France, les notes de frais des élus se discutent en commission. LE COURRIER DES STRATÈGES Restez libre ! LA NEWSLETTER · GRATUITE Le Courrier, chaque matin. L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré. Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez. JE M'INSCRIS lecourrierd


Lalaina Andriamparany

Lalaina Andriamparany