Grande implosion sociale : vers un Grand Soir ou une suite de petits matins ?

Grande implosion sociale : vers un Grand Soir ou une suite de petits matins ?


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La grande implosion sociale a commencé, à l’occasion de la crise des retraites. Mais tout indique que le ras-le-bol qui s’exprime, qui avait déjà percolé avec les Gilets Jaunes, excède largement la seule question des retraites. Au-delà de celle-ci, c’est le procès de tout un modèle qui commence, dans le désordre et avec la ferme envie d’en découdre. Mais ce procès va-t-il se matérialiser en un Grand Soir qui changera brutalement la face du pays ? Nous pronostiquons le contraire. Il faut plus s’attendre à un effritement progressif du modèle en place qu’à une conversion brutale vers un nouvel ordre.

Tout indique que la grande implosion sociale à laquelle les Français se prépare depuis de nombreuses années a commencé sous nos yeux. Cette survenue pose la même question qu’en 1789 : à partir de quand considère-t-on d’un processus révolutionnaire commence ? Cette question était déjà posée par Tocqueville dans l’Ancien Régime et la Révolution.

Grande implosion sociale et Grand Soir

Un poncif marxiste ou post-marxiste veut que les sociétés capitalistes soient condamnées à de Grands Soirs. Tôt ou tard, un éclatement surviendrait, qui ferait s’effondrer le « système ». Ce grand fantasme agite beaucoup la gauche française qui y croit dur comme fer.

Par exemple, Nathalie Artaud, grande gourou de Lutte Ouvrière, a déclaré :

« Si le monde du travail est en situation de force, il faut y aller, mettre la pression au gouvernement. S’il remballe ce projet, s’il y a une victoire du monde du travail, j’espère que ça nous redonnera confiance dans notre force collective : qu’on arrête de se faire marcher dessus ! La colère est grande, il y en a marre ! »
.

La victoire du monde du travail est au cœur de la mythologie marxiste, alors qu’elle n’a jamais existé. Même dans la Russie de 1917, il a fallu de nombreux épisodes brutaux avant que la « dictature du prolétariat » ne remplace effectivement l’ordre tsariste. Si, par la suite, les pays communistes « installés » ont pu essaimer la dictature du prolétariat par des coups d’Etat brutaux, aucun pays n’a connu de révolution « du jour au lendemain » sans intervention extérieure.

L’histoire montre au contraire que les implosions sociales procèdent par à-coups successifs et par tâtonnements incertains qui ne prennent le nom de révolution qu’une fois le mouvement achevé.

L’effilochage a commencé

Ce n’est donc pas à un effondrement brutal de notre système qu’il faut s’attendre, mais plutôt à un long effilochage traversé d’accélérations périodiques, que nous pourrions qualifier de petits matins. Au demeurant, rien d’inexorable ni d’écrit à l’avance n’existe dans cette implosion française imminente (qui a le bon goût de survenir à peu près en même temps que l’implosion britannique sous le coup du Brexit).

Pour paraphraser les formules de Jérôme Fourquet, on pourrait d’ailleurs dire que cet effilochage découle assez naturellement de l’archipélisation des identités françaises. Les petits matins auxquels nous nous préparons marqueront les actions successives des mouvements segmentés que nous voyons à l’œuvre : les Gilets Jaunes, les cheminots, les transporteurs routiers, les personnels hospitaliers, bientôt sans doute les enseignants. Toutes ces portions congrues de France se mobilisent pour défendre leur intérêt, dans des mouvements quasi-simultanés, mais qui ne fusionnent pas et conservent tous à la fois leur originalité et leur différence.

Une seule chose unit ces entités si étrangères les unes aux autres : le besoin d’en découdre et de combattre un système « libéral » producteur de tous les maux connus. Et qu’importe si, comme nous l’avons souligné, cet ordre libéral est un fantasme qui ne correspond à aucune réalité cohérente. L’essentiel est dans la dénonciation commune de ce qui ne va pas.

Les injonctions paradoxales de l’implosion sociale

Que cette dénonciation commune cache de profondes divergences, voire de puissants antagonismes, il suffit de reprendre quelques slogans pour le mesurer.

De façon cocasse, les cheminots et leurs amis de gauche dénoncent le régime universel de retraites proposé par Emmanuel Macron. Leur combat est mené au nom de la justice ! Or, il s’agit bien de préserver un système qui permet aux conducteurs de bus parisiens de partir à la retraite dans de bien meilleures conditions que les conducteurs de bus toulousains, marseillais ou lyonnais. Il faut une sacrée dose de culot pour qualifier la défense de cette injustice fondamentale comme un combat pour la justice.

Plus globalement, le combat contre l’universalité du régime de retraites est mené par des défenseurs acharnés de la sécurité sociale, qui luttent contre les assurances privées. Là encore, le paradoxe est puissant. Les mêmes qui ont prétendu sacraliser l’héritage (fantasmé, lui aussi) du Conseil National de la Résistance, sont aussi les premiers à le combattre. Rappelons en effet que l’universalité de la sécurité sociale est au cœur du projet porté par Pierre Laroque et quelques autres technocrates durant les années 30 et 40.

Inversement, il est encore plus cocasse d’entendre un Eric Woerth, supposé incarner une opposition libérale au gouvernement, plaider en faveur de ce régime universel monopolistique. Tout se passe comme si les défenseurs théoriques de la libre concurrence s’étaient ralliés par l’opération du Saint-Esprit au monopole d’Etat, quand les partisans de l’économie administrée défendent la concurrence.

Ces injonctions paradoxales préfigurent des petits matins

Dans ce contexte politique où les théories sont subverties, où les mots sont retournés, où les libéraux défendent le monopole et où les étatistes défendent la concurrence, chacun pour sa paroisse, on ne s’attendra à rien d’autre qu’à une suite de petits matins dont on peut déjà deviner certains contours.

Assez rapidement, le mouvement de protestation devrait se fracasser sur la reculade d’Emmanuel Macron dans le dossier des retraites, que nous annonçons depuis un an au moins. Les professions les plus mobilisées sur ce dossier (cheminots et traminots parisiens) reprendront le travail, donnant un semblant de retour à la paix sociale. Mais le mouvement enclenché dans les hôpitaux, et plus généralement dans les services publics, continuera à produire des effets en cascade.

Plus profondément, la France fait aujourd’hui l’expérience de son éclatement interne, de son implosion. Celui-ci sera particulièrement marquant à l’occasion de la campagne électorale pour les municipales. Progressivement cheminent plusieurs convictions : celle d’une incapacité définitive des élites à réformer le pays et à régler les problèmes structurels du pays, celle d’une dangereuse désintégration des valeurs républicaines sous l’effet de l’Islam politique, celle d’une paupérisation collective due à l’absence de projet national.

Pour l’instant, les Français n’ont pas compris que l’affaiblissement collectif du pays imposera tôt ou tard un redressement douloureux, fait d’efforts et de réaffirmations de soi par-delà les logiques communautaires de tous poils. Il faudra attendre cette maturation pour que le redressement intervienne, et pour que la spirale dépressive du pays soit enrayée.

Nous avons devant nous une belle somme de petits matins à la gueule de bois avant que le soleil ne revienne…


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