Fallait-il supprimer l’ENA ?

Fallait-il supprimer l’ENA ?


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Emmanuel Macron a annoncé la fermeture de l’ENA qui sera remplacée par un Institut de Service Public. Mais ne s'agit-il pas d'un leurre ? Nous sommes suffisamment habitués à dénoncer les dysfonctionnements et les gaspillages de l'Etat, dans Le Courrier des Stratèges, pour dire que le problème ce n'est pas l'ENA. Nous sommes même convaincus que la fin de l'ENA aggravera encore les dérives de l'Etat en France. Emmanuel Macron s'en est pris au symbole pour mieux préserver l'essentiel d'une machine étatique de plus en plus incontrôlée.

L’ENA, fille de l’école des cadres d’Uriage

L’Ecole nationale d’administration (ENA) a été fondée par une ordonnance du Gouvernement provisoire de la République française datée du 10 Octobre 1945. Intellectuellement, sa création se fonde sur le constat du dysfonctionnement de la III° République qu’a posé André Tardieu,homme d’Etat important (et injustement oublié) de l’époque, dans « la Réforme de l’Etat » (1934). André Tardieu y dénonce déjà la mainmise de certaines administrations (Conseil d’état, inspection des finances) sur l’appareil d’Etat. Leur fonctionnement parallèle, en chapelles concurrentes plaçant leur intérêt de corps avant celui du pays, est ensuite dénoncé comme une des causes de la défaite de 1940, diagnostic aussi posé par Marc Bloch dans « L’étrange défaite » (1940).

Dans le cadre de la terrible Révolution Nationale lancée par le Maréchal Pétain  à l’âge de 84 ans, évoquée dans nos colonnes, l’Etat français créait en 1940 « l’école nationale des cadres de la jeunesse d’Uriage », généralement connue sous le nom d’école des cadres d’Uriage, du nom de la ville d’Isère où elle est implantée. Elle exerça sa mission de formation des nouvelles élites françaises jusqu’à ce qu’elle soit fermée par Pierre Laval fin 1942, lorsqu’elle s’avèrera un foyer de résistance à la politique ouvertement collaborationniste de son gouvernement.

Les attendus de la création de l’ENA sont intéressants :

  • créer un corps de secrétaires d’administration et un corps d’administrateurs civils qui seront « transverses », comme nous dirions aujourd’hui, à toutes les administrations,
  • transformer le mode de recrutement des fonctionnaires,
  • fournir une formation supplémentaire à des fonctionnaires muris par l’expérience, et exceptionnellement à des « hommes ayant fait leur preuve dans des activités privées »,
  • développer « le sentiment des hauts devoirs que la fonction publique entraine et les moyens de les bien remplir »
  • les études poursuivies n’auront pas un caractère scolaire mais seront basées sur la confrontation des idées,
  • enfin, l’ordonnance énonce que « le diplôme délivré ne confèrera aucun droit : il attestera seulement une vocation et une attitude ».

On ne peut qu’adhérer et de fait, ça a bien fonctionné pendant environ 30 ans, jusqu’à ce le premier fonctionnaire accède à la présidence de la République : Valery Giscard d’Estaing.

L’ENA, troupe d’élite

Incontestablement, l’ENA a formé une élite administrative de très haut niveau ; elle a su constituer un bataillon de professionnels dotés d’un bel idéal du service de l’Etat. L’école est-elle dysfonctionnelle ? La formation prodiguée est-elle inadaptée ? A ces deux questions, la réponse est non. C’est ce qui ressort clairement du rapport Thiriez sur la mission de la haute fonction publique(Février 2020) dont le « constat  sévère, mais (qu’il) croit lucide de la situation » fait en creux un éloge, à mon avis mérité, de la formation qui y est prodiguée.

Emmanuel Macron a repris les conclusions du rapport Thiriez en annonçant, ce 8 Avril 2021, la suppression de l’ENA et la création, en 2022, de l’Ecole d’Administration Publique. Comme l’ENA, cette dernière sera située à Strasbourg (et Paris). A part la destruction d’un symbole, cette réforme qui semble tenir du ravalement de façade va-t-elle changer quelque chose ?

Le dysfonctionnement structurel de l’administration est sans rapport avec l’ENA

Le vrai dysfonctionnement, me semble-t-il, provient de ce que « les règles d’engagement » de la fonction publique, les conditions fondamentales d’exercice de sa mission, sont en contradiction radicale avec les quatre principes unanimement reconnus de performance d’une organisation : responsabilité, exemplarité, convergence d’intérêt, compétence. Jugez plutôt :

  • les fonctionnaires ne sont, en pratique, statutairement pas responsables de leurs actes professionnels. Nous en avons une nouvelle fois l’illustration avec le maintien de Jérôme Salomon à son poste du Directeur de la Santé, malgré sa performance abyssale,
  • ils ne sont pas tenus de respecter la plupart des lois et règlements qu’ils édictent : actuellement, sur présentation de leur carte de fonctionnaire, ils sont exemptés des protocoles sanitaires qu’ils ont eux-mêmes conçus et brutalement imposés aux Français. Maintenant, nous savons qu’ils font la fête dans les bureaux, assistent à des repas clandestins ou déjeunent à la salle à manger du Sénat,
  • leur caste est structurellement en conflit d’intérêt avec les Français : nous citoyens souhaitons qu’ils réduisent le coût de l’Etat et donc nos impôts, alors que leur intérêt est, à l’opposé, de s’approprier une part grandissante du travail et du patrimoine des Français,
  • enfin, de par leur emploi garanti à vie, ils n’ont aucune idée du monde économique dans lequel vivent les Français alors qu’ils passent leur temps à le réguler.

Inutile de faire des réformettes des écoles de formation à la fonction publique, tant qu’ils bafouent les fondamentaux de la bonne performance d’une organisation, l’administration publique et l’Etat sont condamnés à dysfonctionner gravement. C’est d’ailleurs ce que nous constatons avec une consternation grandissante depuis plus de 40 ans.

En tuant le symbole, la caste préserve l’essentiel

Les dysfonctionnements que nous avons relevés ci-dessus trouvent leur source dans le statut de fonctionnaires qui confère aux fonctionnaires français des privilèges inouïs, quasiment uniques au monde :

  • un emploi garanti à vie,
  • une irresponsabilité statutaire dans l’exercice de leur fonction,
  • le droit de faire grève,
  • le droit d’être candidat à des mandats électifs et de retrouver leur poste et leur rémunération de fonctionnaire en cas de malheur électoral.

Ce statut, rédigé, rappelons-le, en 1946 par la CGT et le cabinet de Maurice Thorez, alors premier secrétaire du Parti Communiste français, a permis aux fonctionnaires de mettre la main sur les pouvoir exécutifs, administratifs, législatifs et judiciaires et de contrôler les contre-pouvoirs que sont les partis politiques, les syndicats et la presse, comme exposé dans « Vendons les Parisiens ! ».

En prime il leur confère le privilège de vivre dans un monde rêvé, dans une réalité parallèle, déconnectée de celle des Français. Les fonctionnaires ne sont en effet pas confrontés aux menaces quotidiennes que vivent le reste de la population : ils ne connaissent pas le chômage, leur statut leur donne la priorité dans la location de leur logement ou dans le financement de son acquisition, ils n’ont pas à craindre de conséquences sérieuses en cas de non performance professionnelle, ils bénéficient d’un système financier et de retraite privilégié par rapport au reste de la population. Pour finir, l’INSEE l’a enfin dévoilé, les revenus moyens des fonctionnaires d’Etat sont désormais environ 20% supérieurs à ceux du privé.

Toute l’action de la caste des fonctionnaires, emmenée par le Président Emmanuel Macron qui a impérativement besoin de son soutien, est d’éviter que ce statut ne soit remis en cause. Telle est la motivation profonde de la suppression de l’ENA annoncée par Emmanuel Macron.


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