Eric Verhaeghe et le Courrier des Stratèges lancent un nouveau média avec Maxime Chaix dédié aux gouvernements profonds

Eric Verhaeghe et le Courrier des Stratèges lancent un nouveau média avec Maxime Chaix dédié aux gouvernements profonds


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Le Courrier des Stratèges parraine la création de Deep-News.media, un nouveau site d’information fondé par Maxime Chaix, et dont le lancement aura lieu le 6 janvier 2020. Ce journaliste indépendant nous explique pour quelles raisons il crée ce site. Enfin, sachez que tout lecteur du Courrier des Stratèges qui s’abonnera avant le 6 janvier prochain à Deep-News.media aura droit à 3 mois gratuits en entrant le code promo suivant : DeepNewsNOEL2019. N’hésitez surtout pas, ce site s’annonce passionnant et l’abonnement est sans engagement !

Eric Verhaeghe : Maxime Chaix, pourquoi avoir créé le site www.deep-news.media ?

Maxime Chaix : Tout d’abord, permettez-moi de me présenter succinctement. Auteur du livre La guerre de l’ombre en Syrie, paru en mars 2019 aux éditions Erick Bonnier, je suis essayiste, traducteur et journaliste. Spécialisé dans les domaines du renseignement, des opérations clandestines, du djihadisme et de la politique étrangère américaine, j’ai notamment écrit pour MiddleEastEye.net, Paris Match, GlobalGeoNews.com, Le Devoir et le Club de Mediapart. Depuis mes débuts dans le journalisme, en janvier 2015, je me suis heurté à d’innombrables refus de publication de mes articles par différentes rédactions francophones. Le problème est que, dans la grande majorité des cas, les rédacteurs en chef des médias en question me faisaient des retours élogieux sur mes analyses, mais ils invoquaient différentes raisons plus ou moins recevables pour refuser de les publier. Heureusement, une poignée d’entre eux ont eu la franchise de m’expliquer que mes articles exposaient des réalités si dérangeantes qu’ils ne pouvaient se permettre de les diffuser. Au fond, je les comprends, puisque les médias français sont majoritairement subventionnés par l’État, et possédés par des firmes multinationales qui n’ont pas comme intérêt prioritaire d’exposer des vérités compromettantes. Parmi celles-ci, l’on peut citer l’implication désormais avérée de la DGSE dans une vaste opération clandestine de changement de régime en Syrie. Chapeautée par la CIA, cette campagne avait pour objectif de renverser Bachar el-Assad en soutenant une nébuleuse de groupes armés loin d’être aussi « modérés » que nos médias ne nous les ont décrits jusqu’à présent.

EV : Vous nous expliquez donc que vous-vous êtes heurté, pendant cinq ans, à une certaine forme de censure médiatique, les rédactions saluant la qualité de votre travail tout en refusant de publier vos articles ?

MC : Exactement. Puisque je mène des enquêtes sur des sujets particulièrement sensibles, tels que les guerres de changement de régime, l’instrumentalisation du djihad par les puissances occidentales ou les attaques de certains « alliés » contre nos intérêts fondamentaux, je ne parviens pas à imposer la plupart de mes écrits aux rédactions francophones. Or, mes analyses suscitent l’intérêt d’un nombre sans cesse croissant d’experts et de journalistes, et certaines d’entre elles sont partagées massivement sur les réseaux sociaux. Inspiré par Glenn Greenwald, James Bamford ou Claude Angeli, je défends un journalisme d’enquête exigeant, audacieux et résolument engagé contre les dérives de la raison d’État. Hélas, mon diagnostic est que les médias francophones ne traitent pas suffisamment des questions sur lesquelles je travaille – bien qu’elles soient d’intérêt public. À titre d’exemple, à l’occasion des huit ans de la guerre en Syrie, aucun média francophone ne parla du programme Timber Sycamore. Coordonnée par la CIA entre l’automne 2011 et l’été 2017, cette opération clandestine avait pourtant mobilisé des milliards de dollars, des dizaines de milliers de tonnes d’armes et de munitions et au moins 45 000 mercenaires pour tenter de renverser le gouvernement syrien. Et comme je l’ai démontré dans mon livre, cette campagne a massivement soutenu la montée en puissance de la nébuleuse djihadiste anti-Assad – mes conclusions ayant été validées par un certain nombre de spécialistes de premier plan, y compris dans Marianne, Le Monde diplomatique ou la prestigieuse Revue Défense Nationale.

Refusant que des sujets aussi importants soient refoulés de notre débat public, j’ai donc décidé de lancer Deep-News.media, le site d’information qui se focalisera sur la partie immergée de cet « iceberg » qu’est la géopolitique mondiale.

EV : Qu’entendez-vous par cette métaphore de l’« iceberg » géopolitique et de sa partie immergée ?

MC : C’est très simple : la stricte confidentialité dans la prise de décision géopolitique n’est pas l’exception, elle est la règle. Par conséquent, afin de comprendre les évolutions stratégiques mondiales, il est indispensable d’analyser l’actualité et l’Histoire à l’aune de ce que les décideurs font ou laissent fuiter – et non au regard de ce qu’ils déclarent officiellement. Permettez-moi d’illustrer mon propos par un exemple concret. Si elle est méconnue au sein de l’opinion occidentale, l’instrumentalisation géostratégique du djihad par les puissances occidentales et leurs alliés arabes est de notoriété publique dans les hautes sphères décisionnelles. Comme l’avait prédit en avril 2011 John P. Hannah, qui fut le conseiller à la Sécurité nationale du Vice-président Cheney, Riyad allait réactiver le « vieux réseau djihadiste » au Moyen-Orient afin d’y combattre l’Iran et ses alliés, « contraignant ainsi le reste du monde à devoir gérer les atrocités et l’imprévisibilité de fous furieux takfiristes abondamment financés » – en d’autres termes, de ce qui allait devenir Daech en 2013. Le fait qu’un ex-adjoint de Dick Cheney confirma aussi ouvertement que les Saoud contrôlaient alors cette nébuleuse djihadiste est symptomatique du décalage entre la langue de bois officielle – la partie visible de l’« iceberg » –, et la réalité connue des initiés, d’où l’utilité de les suivre attentivement pour saisir le dessous des cartes. C’est le principal objectif de Deep-News.media.

D’aucuns m’objecteraient alors que les États-Unis sont en guerre globale contre al-Qaïda depuis le 11-Septembre, et que je n’avance pas de preuves concrètes de l’implication de leurs partenaires saoudiens dans l’essor de la mouvance djihadiste globale. En réalité, contrairement à la croyance populaire, l’instrumentalisation de cette nébuleuse islamiste par Washington, Riyad et leurs alliés a perduré bien au-delà du 11-Septembre. En effet, elle fut observée jusque dans les années 2010 sur différents théâtres d’opérations. Durant les années 1990, le Pentagone a imposé cette stratégie dans les Balkans – en Bosnie puis au Kosovo. Cette politique bénéficia de l’appui initial de la CIA pour la branche du Maktab al-Khadamat basée au centre al-Kifah, à Brooklyn. Cofondé par un certain Oussama ben Laden, ce réseau était alors chargé de recruter, former et encadrer des moudjahidines pour les conflits afghan et bosniaque. Dans les années 2010, la CIA relancera son soutien de la nébuleuse djihadiste dans le contexte des Printemps arabes, d’abord en Libye début 2011, mais surtout en Syrie. Entretemps, à partir de l’année 2007, l’administration Bush déléguera à ses alliés saoudiens le financement de réseaux islamistes sunnites à travers le Moyen-Orient afin d’y refouler l’influence iranienne, une stratégie inavouée mais confirmée par d’autres sources.

Replacée dans ce contexte historique méconnu en Occident, la guerre de changement de régime de la CIA et de ses alliés en Syrie peut être considérée comme la version la plus extrême et ambiguë de ces politiques logiquement non assumées par Riyad, Washington et leurs alliés. Certes, en mars 2018, le prince héritier Mohammed ben Salmane déclara que la famille royale saoudienne avait appuyé la nébuleuse djihadiste à la demande de ses « alliés » occidentaux, mais uniquement dans le contexte de la guerre froide, soit jusqu’à la fin des années 1980. Affirmant que les Saoud auraient ensuite perdu le contrôle de ce système de donations, il omit de préciser que son père – qui est l’actuel roi d’Arabie –, avait en fait supervisé d’importants circuits de financement de la mouvance djihadiste durant les années 1990 et 2000, notamment lors de la guerre de Bosnie. Or, ce soutien massif de l’Arabie saoudite pour la nébuleuse islamiste globale a perduré tout au long des années 2010, essentiellement dans le contexte de la guerre en Syrie.

En effet, ce royaume a été accusé par différents hauts responsables américains – dont la secrétaire d’État Hillary Clinton et le Vice-président Joe Biden –, d’avoir soutenu Daech et d’autres groupes djihadistes afin de tenter de renverser Bachar el-Assad. Or, selon un article du New York Times de janvier 2016 – que vous avez d’ailleurs été le seul observateur francophone à commenter dans un média grand public –, l’Arabie saoudite fut le principal financeur étatique de cette opération de changement de régime supervisée par la CIA en Syrie. Et selon le Washington Post, cette guerre de l’ombre s’inscrivait dans un « plus vaste effort de plusieurs milliards de dollars impliquant l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie » – trois États pourtant accusés par des cadres de l’administration Obama d’avoir soutenu la nébuleuse jihadiste au Moyen-Orient, dont l’« État Islamique ». Principalement financée par la royauté saoudienne, et progressivement stoppée par Donald Trump à partir de juin 2017, cette opération eut un impact majeur sur le terrain, laissant même augurer la chute d’Assad durant l’été 2015 au profit de Daech à Damas et d’al-Qaïda à Lattaquié.

Ayant pris conscience de ce désastre géopolitique en 2014, j’ai alors dépensé beaucoup d’énergie pour tenter d’attirer l’attention des médias francophones sur cette opération. Au final, seul nos amis québécois du Devoir ont publié l’une de mes nombreuses analyses sur cette question… en 2017. Dénoncée par le directeur adjoint de Marianne lorsqu’il conseilla mon livre dans ce magazine, la « quasi-omerta » des rédactions francophones sur ce sujet est tout simplement scandaleuse. Hélas, il ne s’agit pas de la seule question taboue dans nos médias, comme je peux en témoigner. Afin de rompre ce silence médiatique, je n’ai d’autre choix que de créer Deep-News.media, ce qui me permettra d’enquêter librement, d’échapper à la censure et d’impliquer mon lectorat dans des enquêtes au long cours qui dévoileront des scandales majeurs – notamment lorsque notre État engage des opérations catastrophiques grâce à nos impôts et en notre nom, mais sans que l’on ne soit conscient de ces campagnes aux conséquences désastreuses, comme c’est actuellement le cas au Yémen, au Mali et en Libye.


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