Burn-out en blouse blanche ? ou l'anesthésie française

Burn-out en blouse blanche ? ou l'anesthésie française

Le burn-out d'une généraliste raconté sans pathos : non pas une histoire de moyens, mais le prix caché d'une médecine qu'on nous a appris à croire gratuite.


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Une généraliste raconte comment elle a glissé de vingt-cinq à quarante patients par jour, jusqu'au matin où son corps a dit stop. On y verra une histoire de moyens. C'est d'abord une histoire de prix — celui qu'on ne nous montre jamais, et qu'on nous a appris à appeler gratuité.

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Il y a, dans le récit que Magali Milo est venue me faire cette semaine devant la caméra, un détail qui dit tout avant que rien ne soit expliqué : ses mains. Une généraliste vit de ses mains, les lave avant chaque patient, après chaque patient, vingt fois, trente fois, quarante fois le jour — et c'est par les mains que son corps a commencé à se révolter. Un eczéma, d'abord. Puis la douleur à chaque lavage. Puis l'idée, insupportable pour un médecin, qu'elle ne pouvait plus se servir de son propre outil. Le corps avait compris avant elle. Il avait, comme souvent, une longueur d'avance.

Son livre s'appelle Mon burn out en blouse blanche, paru à l'automne aux éditions de l'Archipel. Il raconte trois ans de dégradation et quatre ans de remontée, une tachycardie sur l'autoroute, des trous de mémoire, une concentration tombée à trente minutes par jour chez une femme qui tenait douze heures d'affilée sans ciller. On peut lire ce témoignage comme un document sur la souffrance des soignants. Je voudrais le lire autrement. Car il dit, sans le vouloir, quelque chose de plus dérangeant sur le pays.

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Trois médecins pour six

Reprenons les faits, puisqu'ils sont simples. Magali exerçait dans un centre mutualiste de la Drôme, au-dessus de Valence. Pas le Nord, pas le bassin minier, pas la caricature du désert : la plaine drômoise, un centre qui ne dépend ni de la Sécu ni d'Emmanuel Macron. Ils étaient six médecins. Deux sont partis à la retraite après soixante-dix ans, un troisième a déménagé. Ils se sont retrouvés trois. Et personne n'est venu.

Personne, parce qu'on ne trouve plus de généralistes. Ce n'est pas une humeur, c'est un chiffre : six millions de Français n'ont pas de médecin traitant, dont quatre cent mille en affection de longue durée, et le délai moyen pour voir un généraliste est passé de quatre jours en 2019 à douze aujourd'hui. Le flux de patients, lui, n'a pas diminué de moitié quand l'effectif a fondu de moitié. Il est resté entier. Magali est donc passée de vingt-cinq patients par jour à trente-cinq, quarante. De consultations de vingt minutes à des consultations de douze. De la médecine qu'elle aimait — examiner, expliquer, prévenir — à une chaîne où l'on n'a plus le temps d'aller aux toilettes.

On voudrait nous expliquer cela par le manque de moyens. C'est le réflexe national, le mot qui clôt tous les débats et n'en ouvre aucun. Plus d'argent, plus de postes, plus de crédits. À le bien regarder, ce centre ne manquait pas d'argent. Il manquait de médecins. Ce n'est pas la même chose, et toute la question tient dans cet écart.

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Le prix qu'on a caché

Car il faut bien que quelqu'un, quelque part, paie ces consultations à douze minutes. Et ce quelqu'un, c'est nous — seulement, on s'est arrangé pour que nous ne le sentions jamais. Le tiers payant est une invention admirable à cet égard : il ne supprime pas le prix, il l'anesthésie. Le patient passe sa carte, ne sort pas un euro, et repart avec la conviction tranquille d'avoir reçu quelque chose pour rien.

Or la santé en France coûte environ quinze pour cent du revenu des ménages, de l'ordre de plusieurs milliers d'euros par an et par foyer, prélevés en cotisations, en CSG, en taxes diverses qui ne portent jamais le nom de ce qu'elles financent. Nous payons une médecine très chère. Nous croyons la recevoir gratuitement. Tout le génie du dispositif est dans cet intervalle, et tout son poison aussi.

Car un bien qu'on croit gratuit, on le consomme sans mesure. Je suppose qu'il n'y a pas là de méchanceté, ni même de calcul : seulement la pente naturelle de l'esprit humain, qui ménage ce qui lui coûte et gaspille ce qui lui semble tomber du ciel. On a tué le signal, et avec le signal, la mesure. Nous avons appelé cela gratuité. Nous l'avons payé en blouses blanches.

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La bobologie n'est pas une insulte

Magali avance un chiffre que je n'aurais pas osé : peut-être quarante pour cent de ses consultations relevaient de ce que le métier appelle, sans tendresse, la bobologie. Un enfant qui a trente-neuf de fièvre et que ses parents veulent montrer avant dix-huit heures — alors qu'une fièvre, dans neuf cas sur dix, est un virus, une défense du corps, une chose qui passe. Non que ces parents soient sots. Ils ont peur, et personne ne leur a jamais expliqué que la peur, ici, n'est pas un bon guide.

Voilà le point que je veux tenir, parce qu'il sépare une lecture libertarienne d'une simple humeur de comptoir. La bobologie n'est pas la faute des patients. Elle est le produit d'un système qui a fait deux choses à la fois : effacer le prix, et négliger la seule chose qui aurait désencombré les salles d'attente — la prévention, l'éducation thérapeutique, le b.a.-ba qui apprend à distinguer ce qui s'attend de ce qui s'urge. On a rendu l'accès illimité et l'on a supprimé le mode d'emploi. Le résultat saute aux yeux : ceux qui n'ont rien encombrent ceux qui ont quelque chose, et le médecin, pris entre les deux, ne peut pas dire non. Dire non à quelqu'un qui va mal, m'a-t-elle dit, c'est au-dessus des forces morales d'un soignant. Alors elle a absorbé. Jusqu'au jour où son cerveau, comme elle dit, s'est mis sur off.

Et pendant ce temps, la prévention reste à vendre

Le plus cruel est peut-être là. La prévention, le vrai levier, celui qui ferait fondre les quarante pour cent de consultations inutiles — qui s'en occupe ? Trop souvent, ceux-là mêmes qui ont intérêt à ce qu'on ne prévienne rien.

Magali travaille aujourd'hui en obésité pédiatrique. Elle voit des enfants de treize ans qui pèsent plus de cent kilos. Et l'on sait depuis longtemps que le discours nutritionnel français a parfois été écrit, ou récrit, par des experts adossés aux industries qu'il aurait dû inquiéter — celle du sucre au premier rang. Je ne nommerai personne ; les procès en sorcellerie ne sont pas mon genre, et un nom jeté sur la place ne prouve rien. Mais le mécanisme, lui, est documenté : quand la parole de prévention est financée par ceux qu'elle devrait gêner, elle cesse de prévenir. Elle rassure. Elle vend. Le marchand ne tue pas le médecin de face ; il lui retire seulement, en amont, l'arme qui l'aurait sauvé.

C'est cela, le capitalisme de connivence dans son intimité la plus ordinaire : non pas un complot, mais une longue habitude de laisser les renards rédiger le règlement du poulailler.

Dernier mot

Qu'aurait fait, à la place, une société qui se respecte ? Elle n'aurait pas brutalisé les plus fragiles : Magali a raison de rappeler les malades de longue durée, les précaires qui ne peuvent pas avancer dix euros, et une médecine qui ferait payer le cancer au guichet ne serait pas une médecine libre, seulement une médecine cruelle. Mais entre la cruauté et l'anesthésie, il existe un chemin, et c'est celui de la vérité du prix. Montrer ce que les choses coûtent, non pour punir, mais pour rendre à chacun la mesure de ce qu'il fait. Investir dans la prévention plutôt que dans le remboursement infini de l'imprévoyance. Et tenir pour adultes ceux que l'État-providence s'obstine à traiter en enfants — car un peuple qu'on dispense de tout savoir sur sa propre santé finit par tout attendre, et par ne plus rien pouvoir.

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Magali, elle, ne s'est pas reconstruite par un remboursement. Elle s'est reconstruite en se reconnectant à elle-même — méditation, repos, l'apprentissage très lent du corps qu'on avait cessé d'écouter. J'ai connu, à ma manière, cette langue-là : une douleur tenace de deux ans et demi qui n'avait rien d'orthopédique, et que nul médicament n'aurait délogée, parce qu'elle parlait d'autre chose. Le corps présente parfois la facture de ce que l'âme a porté seule. C'est une leçon de souveraineté avant d'être une leçon de santé.

Reste cette femme qui voit aujourd'hui ses patients quarante-cinq minutes, à temps partiel, parce qu'elle ne peut pas davantage — et qui appelle cela un luxe. Le mot devrait nous arrêter. Nous avons construit un système si généreux en apparence qu'y soigner un être humain pendant trois quarts d'heure est devenu un luxe. Je me demande, à vrai dire, ce qu'il faudra encore débrancher pour que le pays se réveille.


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