« Depuis que sont venus les docteurs… » SÉNÈQUE et nos problèmes de santé, par Nicolas Bonnal

« Depuis que sont venus les docteurs… » SÉNÈQUE et nos problèmes de santé, par Nicolas Bonnal


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Je revoyais Ben Hur qui commence par l’enregistrement de Joseph et des siens : ils doivent décompter pour être taxés. Avec l’Empire romain nous sommes éternellement dans le Reset et le présent permanent des guerres et du contrôle étatique (1). Mais nous sommes aussi dans le présent éternel de la mauvaise santé, celle de la médecine de l’homme civilisé, doté d’un régime alimentaire et d’une sédentarité déplorables.

La médecine actuelle, toujours plus chère et technologique, nous ruine ou nous déçoit

On est liquidé sans gloire et on se prépare à nous rembourser et à nous soigner toujours plus mal ; la durée de vie diminue dans plusieurs pays. D’ailleurs à quoi sert-elle ? « Ce qui compte c’est une bonne vie, pas une longue vie » (Sénèque) .

En relisant mon Sénèque (2), je tombe sur la LETTRE XCV, sous-titrée entre autres Intempérance, qui est vantée par Joseph de Maistre. Voici ce qu’il écrit, reflet du présent éternel dans lequel nous vivons, nous qui feignons de voir du progrès – depuis l’illusion industrielle en fait : « L’antique sagesse, dit-on, ne prescrivait rien de plus que ce qu’il faut faire ou éviter ; et les hommes d’alors en valaient beaucoup mieux ; depuis que sont venus les docteurs, les gens de bien ont disparu ».

Dans son élégant latin (comme Nietzsche (3) plus tard, il se plaindra déjà de ceux qui corrompent et simplifient nos langues), Sénèque écrit : « Antiqua inquit sapientia nihil aliud quam facienda ac vitanda praecepit, et tunc longe meliores erant viri: postquam docti prodierunt, boni desunt ». Mais restons-en au français : « Sans doute cette sagesse de nos aïeux était grossière, surtout à sa naissance, ainsi que tous les autres arts qui avec le temps se sont raffinés de plus en plus. Mais aussi n’avait-on pas besoin alors de cures bien savantes. L’iniquité ne s’était ni élevée si haut, ni propagée si loin : à des vices non compliqués encore des remèdes simples pouvaient résister. Aujourd’hui il faut des moyens de guérir d’autant plus puissants que les maux qui nous attaquent ont bien plus d’énergie ».

La société complexe ne peut plus être dirigée, et sa santé non plus

Sénèque ici marche sur les brisées des grands anciens taoïstes. Tchouang Tse et Lao Tse ne sont pas loin, qui rejetaient six siècles auparavant le monde technocratique et complexe. Mais Sénèque dénonce surtout dans cette lettre l’intempérance. Il commence nûment par le classique et bref éloge de la vie dure des Anciens, à la manière de César ou Tacite : « Rappellerai-je tant d’autres maladies, innombrables supplices de la mollesse ? On était exempt de ces fléaux quand on ne s’était pas encore laissé fondre aux délices, quand on n’avait de maître et de serviteur que soi. On s’endurcissait le corps à la peine et au vrai travail ; on le fatiguait à la course, à la chasse, aux exercices du labour. On trouvait au retour une nourriture que la faim toute seule savait rendre agréable. Aussi n’était-il pas besoin d’un si grand attirail de médecins, de fers, de boîtes à remèdes ».

Enfin Sénèque mène rondement une attaque contre la cuisine : « Toute indisposition était simple comme sa cause : la multiplicité des mets a multiplié les maladies. Pour passer par un seul gosier, vois que de substances combinées par le luxe, dévastateur de la terre et de l’onde ! », en latin cela donne (pour les amateurs qui resteraient !) : « Simplex erat ex causa simplici valetudo: multos morbos multa fericula fecerunt. Vide quantum rerum per unam gulam transiturarum permisceat luxuria, terrarum marisque vastatrix ».

Puis Sénèque s’en prend aux femmes qui prennent nos vices et donc nos maladies. Le passage est cinglant – et cette crudité choque Joseph de Maistre (4) : « Cependant et leurs cheveux tombent et leurs jambes souffrent de la goutte. Ce n’est pas la constitution des femmes, c’est leur vie qui a changé : c’est pour avoir lutté d’excès avec les hommes qu’elles ont subi les infirmités des hommes. Comme eux elles veillent, elles boivent comme eux ; elles les défient à la gymnastique et à l’orgie ; elles vomissent aussi bien qu’eux ce qu’elles viennent de prendre au refus de leur estomac et rendent toute la même dose du vin qu’elles ont bu ; elles mâchent également de la neige pour rafraîchir leurs entrailles brûlantes. Et leur lubricité ne le cède même pas à la nôtre : nées pour le rôle passif (maudites soient-elles par tous les dieux !), ces inventrices d’une débauche contre nature en viennent à assaillir des hommes ». Il conclue froidement : « Elles ont perdu à force de vices le privilège de leur sexe ; elles ont dépouillé leur retenue de femmes, les voilà condamnées aux maladies de l’homme » (« Beneficium sexus sui vitiis perdiderunt et, quia feminam exuerant, damnatae sunt morbis virilibus »). Et Bernays n’était pas encore passé par là pour les faire fumer !

Sénèque comme Platon accuse la cuisine. Mais il le fait plus pratiquement, car à son époque comme à la nôtre (c’est la même) on est obsédé par la cuisine et les cuisiniers : « Nos maladies sont innombrables ; ne t’en étonne pas ; compte nos cuisiniers » (« Innumerabiles esse morbos non miraberis: cocos numera »). Tout le monde veut devenir cuisinier pour passer à la télé ! « Les études ne sont plus ; les professeurs de sciences libérales, délaissés par la foule, montent dans une chaire sans auditeurs. Aux écoles d’éloquence et de philosophie règne la solitude ; mais quelle affluence aux cuisines ! Quelle nombreuse jeunesse assiège les fourneaux des dissipateurs ! ». Sénèque lâche cette phrase avec la belle sobriété dont il a le secret : « Bons dieux ! Que d’hommes un seul ventre met en mouvement ! ».

Comment faut-il vivre ?

Il le dit dans la lettre suivante : « Eh bien, la vie, Lucilius, c’est la guerre. Ainsi ceux qui, toujours alertes, vont gravissant des rocs escarpés ou plongent dans d’affreux ravins, et qui tentent les expéditions les plus hasardeuses, sont les braves et l’élite du camp ; mais ceux qu’une ignoble inertie, lorsque autour d’eux tout travaille, enchaîne à leur bien-être, sont les lâches qu’on laisse vivre par mépris ».

Et si on revivait à la dure ?

(1) Nicolas Bonnal – De Sénèque à Montaigne – Le livre noir de la décadence romaine

(2) Sénèque – Lettres à Lucilius (sur wikisource), lettres XCV, XCVI

(3) Nietzsche – Considération inactuelle (sur David Strauss)

(4) Joseph de Maistre – Les Soirées de Saint-Pétersbourg, premier entretien


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