La part du dollar américain dans les transactions internationales recule depuis le déclenchement du programme de sanctions financières contre la Russie en février 2022.

Selon les statistiques SWIFT RMB Tracker publiées en mai 2026, la part du dollar dans les paiements internationaux mesurés par SWIFT est passée de 41 % en janvier 2022 à 38,7 % en mars 2026. Sur la même période, la part du yuan est passée de 2,0 % à 5,4 %. La trajectoire est continue, sans rupture, et porte sur des volumes désormais comparables, en valeur absolue, à ceux du yen japonais.
Plusieurs dispositifs techniques sous-tendent ce déplacement. Le CIPS (Cross-Border Interbank Payment System), opéré par la Banque populaire de Chine, raccordait 1 580 institutions financières dans 122 pays au 31 mars 2026, contre 1 280 à fin 2023. La plateforme multi-CBDC mBridge, développée conjointement par la Banque des règlements internationaux, la Banque populaire de Chine, l'Autorité monétaire de Hong Kong, la Banque centrale des Émirats arabes unis et la Banque de Thaïlande, est passée en production en juin 2024 ; la BRI s'en est officiellement retirée fin 2024, le projet poursuivant son déploiement entre les quatre banques centrales restantes. Le système de paiement transfrontalier Chine-Indonésie, fondé sur un accord bilatéral signé en mars 2025 entre la Banque centrale indonésienne et la Banque populaire de Chine, est opérationnel depuis le 30 avril 2026 et permet le règlement direct yuan-rupiah, sans intermédiation dollar.
Sur le seul mois de mars 2026, les règlements en yuan entre la Russie et l'Iran ont atteint 214 milliards de dollars (en équivalent dollar à fin de période), selon les données agrégées publiées par la Banque centrale de la Fédération de Russie et reprises par le ministère iranien de l'Économie. Ce niveau constitue un record mensuel. Sur la moyenne du premier trimestre 2026, le volume mensuel équivalent ressort à 184 milliards, contre 96 milliards sur la moyenne 2024. La part du yuan dans les échanges intra-BRICS, mesurée par les banques centrales des pays membres et consolidée par le secrétariat brésilien de la présidence 2025, est estimée à 70 % au premier trimestre 2026, contre 51 % au premier trimestre 2024.
Les sources et les ordres de grandeur varient. Les chiffres communiqués par les banques centrales des pays BRICS sont supérieurs, dans certains cas, à ceux relevés par les institutions occidentales sur la base des données SWIFT, qui ne capturent qu'une partie des flux passant par les corridors alternatifs. Une part croissante des règlements transite par CIPS sans transiter par SWIFT, ce qui limite la comparabilité strictement homogène des séries.
Les positions des principales parties prenantes peuvent être résumées comme suit. Le secrétariat des BRICS présente la trajectoire comme la mise en œuvre d'un objectif inscrit dans la déclaration de Kazan d'octobre 2024 : sécuriser les paiements transfrontaliers entre membres, hors juridiction américaine. Le Trésor américain conteste la portée du mouvement : un rapport publié en avril 2026 par l'Office of International Affairs souligne que le dollar reste à 88 % la monnaie d'ancrage des réserves de change officielles, à 54 % la monnaie de facturation des matières premières, et à 70 % la monnaie de référence des marchés obligataires internationaux. La Banque centrale européenne, dans le rapport annuel sur le rôle international de l'euro publié en juin 2025, note la progression du yuan sans la qualifier de rupture, et observe que l'euro reste la deuxième monnaie de réserve et de facturation, à 20 % et 23 % respectivement. Le Fonds monétaire international recommande, dans son Working Paper WP/25/68, un suivi consolidé indépendant de la circulation transfrontalière des monnaies hors dollar, en raison de la fragmentation croissante des sources statistiques.
Le volet juridique évolue en parallèle. Les sanctions secondaires américaines, étendues en décembre 2023 par l'Executive Order 14114, demeurent l'instrument principal de coercition contre les banques étrangères facilitant les transactions avec les entités sanctionnées. Plusieurs banques chinoises, indiennes et turques ont fait l'objet, depuis 2024, de mesures conservatoires ou d'enquêtes documentées par l'OFAC. La Cour de justice de l'Union européenne, dans son arrêt du 13 février 2026 (affaire C-587/24), a précisé les conditions dans lesquelles les sanctions américaines peuvent ou non être appliquées par des opérateurs européens à des transactions ne touchant pas le territoire américain. La portée de l'arrêt fait l'objet d'interprétations divergentes par les autorités nationales compétentes.
L'analyse économique reste contrastée. Les institutions favorables à l'hypothèse d'un basculement structurel mettent en avant la convergence de trois facteurs : la progression mesurée de la part du yuan dans les paiements ; la mise en production de plateformes de règlement direct ne nécessitant pas d'intermédiation par une banque correspondante américaine ; et la diversification des réserves officielles de plusieurs pays émergents au profit de l'or et du yuan. Les institutions favorables à l'hypothèse d'une continuité du système dollar mettent en avant trois autres facteurs : la profondeur des marchés obligataires américains, sans équivalent ; la convertibilité limitée du yuan, soumis à un contrôle des changes ; et la dépendance persistante des marchés de matières premières, en particulier le pétrole hors corridors BRICS, à la facturation en dollar. Aucune des deux analyses ne dispose à ce jour d'un consensus académique.
Trois questions restent ouvertes et conditionneront la lecture des trimestres à venir. La pénétration réelle de mBridge, hors test, dans les flux commerciaux des quatre banques centrales pilotes, n'a pas encore fait l'objet de publication consolidée. Le volume traité au premier trimestre 2026 est connu de manière agrégée mais non ventilée par corridor. La pérennité de l'avantage tarifaire qu'offre le règlement direct yuan-rupiah, hors période d'incitation initiale, n'a pas été mesurée sur une durée significative. Enfin, la position des pays du Golfe — notamment l'Arabie saoudite — dans la facturation pétrolière reste partiellement opaque, plusieurs accords bilatéraux conclus depuis 2023 n'ayant pas été rendus publics.
Le dispositif est en construction. Sa portée structurelle, distincte de sa portée tactique, sera mesurable au fil des prochains exercices.
