Cette crise de la représentation qui mine la République

Cette crise de la représentation qui mine la République


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La crise que traverse notre démocratie est celle de la représentation. Ce n'est pas une crise des institutions ou "de la Vè République" qui devrait être remplacée par "une VIè". En effet, la crise de la représentation concerne tout l'Occident, que le régime soit plus ou moins parlementaire. Non, tout cela a commencé par une fracture entre le peuple et ses représentants. Mais si l'on analyse plus profondément, nous ne finissons pas de subir les effets de "la révolte des élites".

Nous avons assisté, depuis le mois d’avril, à l’une des plus grandes impostures politiques de notre histoire. Emmanuel Macron est, de loin, le moins compétent des présidents qui se sont succédé depuis Georges Pompidou. Sa politique a déclenché la plus grande crise sociale des soixante dernières années, le mouvement des Gilets Jaunes; et le président a déclenché pour s’en dépétrer, une violence d’Etat inégalée depuis un siècle. Ensuite, il y a eu un projet de « réforme des retraites » qui n’était ni fait ni  à faire: sans doute le plus grand fiasco gouvernemental de notre histoire en temps de paix. Enfin, la gestion de la crise du COVID a été caractérisée par un tel amateurisme qu’elle a fait apparaître un réel déclassement de notre pays au plan international. 

Passivité du corps politique français?

Une fois que l’on a dit cela, surgissent les multiples manifestations d’un paradoxe: le corps politique français ne semble pas avoir tenu rigueur à Emmanuel Macron de ses erreurs politiques, puisqu’il a été réélu. Pire, l’un des plus pitoyables de ses ministres, Olivier Véran, condensé de tous les ratés de la crise du COVID, mais aussi des risques qu’ont fait courir à la population des vaccins dont les fabricants ont caché une partie des données d’expérimentation, a obtenu 40% des voix au premier tour des élections législatives dans la première circonscription de l’Isère. Remarquons aussi comme le fiasco du stade de France, première grosse bourde de l’équipe Macron réélue, n’a pas influencé, apparemment le scrutin. Alors que cet épisode donne largement raison à Eric Zemmour, le parti Reconquête n’a rassemblé que 2% des inscrits. 

Maigre base électorale des élus

En réalité, si l’on rapporte tous les scores aux inscrits, on a un président de la République dont le parti ne recueille que 12,5% des inscrits, tout comme son premier adversaire, la coalition NUPES. Marine Le Pen a mené son parti a moins de 10% des inscrits. Et Les Républicains sont à peine au-dessus de 5% du corps électoral. 

La République fait face à une terrible crise de la représentation. Non des institutions en elles-mêmes mais du comportement des hommes et des partis. C’est le contraire de la IVè République: les patriotes qui gouvernaient et administraient la France n’avaient pas alors les institutions qu’ils méritaient. Aujourd’hui, nous avons de bonnes institutions – malgré quelques coups de canif dans l’oeuvre gaullienne comme le quinquennat – mais les hommes ne sont pas à la hauteur. « Tout dépendra des hommes » avait dit le Général à Michel Debré en 1958. 

En réalité, on escamote souvent le sujet, par facilité, en parlant de « crise de la démocratie représentative ». Ou bien, quand on appartient au groupe dirigeant et à ses soutiens, en poussant des cris d’orfraie quand un candidat ou un mouvement social réclame le recours plus régulier au référendum. Mais les institutions ne sont qu’un moyen, une forme que se choisit une nation, à une époque donnée, pour se gouverner. 

Mitterrand, le premier fossoyeur de la cohésion nationale

Jusqu’en 1981, les institutions de la Vè République ont bien fonctionné dans la mesure où les Français se sentaient représentés par les différents partis en présence. On peut même dire que cela vaut de toute la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale jusqu’à l’élection de François Mitterrand. 

C’est François Mitterrand qui a mis le ver dans le fruit. Il faut dire que son parcours était sinueux. Homme de droite par éducation, il s’était installé au centre-gauche par opportunisme dans les années de la IVè République. Puis il se fit le champion de la gauche dans les institutions de la Vè République. Je n’ai jamais compris pourquoi on admirait cet homme profondément dissimulateur, qui se fit élire avec les communistes en 1981 avant de trahir, deux ans plus tard, le programme sur lequel il avait été élu. 

Elu comme socialiste en 1981, Mitterrand revint en 1983 au centrisme de ses années de IVè République. Après avoir constaté le déclin électoral des communistes, il retourna à l’atlantisme et à l’européisme de ses plus jeunes années. Pire, Mitterrand se fit, en 1992, le jour du deux-centième anniversaire de la République, le fossoyeur masqué de celle-ci, puisqu’il accepta le résultat du référendum sur Maastricht alors que, rapporté aux inscrits, le traité qui prévoyait le transfert de notre souveraineté monétaire à une structure supranationale mal contrôlée et l’alignement progressif de notre politique sur l’OTAN, n’avait été voté que par 36% des Français, tandis que 34% votaient non et 30% s’abstenaient

Le tour de passe-passe du magicien maudit fut d’accepter un vote qui ne rassemblait pas au moins 45% des inscrits ou 2/3 des votants. 

Ce que révélait déjà le vote sur Maastricht

Une autre caractéristique du référendum sur le traité de Maastricht fut le clivage « éducatif » que révélait le vote. Le traité était majoritaire chez les individus ayant un diplôme de l’enseignement supérieur. Il y avait aussi un clivage générationnel: le traité était passé grâce aux personnes âgées. 

Depuis lors ces deux traits n’ont fait que s’accentuer: le vote sur le traité constitutionnel européen, le vote en faveur de Nicolas Sarkozy en 2007, les deux votes en faveur d’Emmanuel Macron révèlent la même sociologie. 

La crise de la représentation se décline selon ces deux clivages. Il y a d’un côté l’adhésion profonde des générations les plus âgées à l’absence de débat. Il y a de l’autre ce que Christopher Lasch a appelé, dès les années 1990, la « révolte des élites », fondée sur un mélange de morgue éducative et pécuniaire. Perte de la solidarité entre les générations et pertes du sens du devoir des classes les plus riches envers les moins bien loties ou celles que l’on considère comme moins éduquées. Dans les deux cas, c’est le lien national qui s’est distendu. 

Emmanuel Macron profite de ces deux fractures de la société française. Sa base électorale réelle ne cesse de se réduire. Mais il entretient soigneusement la double fracture pour empêcher la coalition d’une nouvelle force politique contre lui.  Ce faisant,  il est le premier responsable de la crise de la République. Avec, il est vrai, la complicité de ses adversaires. Marine Le Pen ne se plaint plus que pour la galerie du scrutin majoritaire: il l’a installée en opposante officielle à droite. Gérard Larcher, président du Sénat et parrain de la tribu des Républicains est censé défendre la République; mais avez-vous jamais vu le président du Sénat, n°2 de l’Etat, embarrasser sérieusement le Président? Avez-vous entendu Valérie Pécresse, durant sa campagne présidentielle, mettre une seule fois en difficulté Emmanuel Macron? Quant à Eric Zemmour, un des mystères de sa campagne présidentielle est son absence de critique sérieuse du Président sortant après le discours de Villepinte, le 5 décembre 2021. 

Il ne reste donc qu’un débat factice entre le président mal réélu mais qui entretient la double fracture et un opposant en trompe-l’-oeil, Jean-Luc Mélenchon. Eric Verhaeghe a parlé dans ces colonnes à plusieurs reprises de macro-mélenchonisme

La nouvelle conscience de classe des diplômés de l’enseignement supérieur

Une telle crise n’existe pas qu’en France. En Italie, Mario Draghi préside un gouvernement où sont tous les partis sauf un.  En Allemagne, Angela Merkel a gouverné, pendant douze des seize années où elle était au pouvoir, avec une « Grande Coalition », rassemblant 80% des membres du Parlement. 

Evidemment, il y a des raisons sociologiques profondes à ces états de fait en Occident. Le clivage éducatif conduit ce que Michael Young avait diagnostiqué dès la fin des années 1950: l’apparition de diplômés de l’enseignement supérieur créait un nouvel esprit d’inégalité. Aujourd’hui, le tiers de l’électorat qui soutient le macronisme et ses avatars coïncide largement avec le tiers de la population qui est diplômée de l’enseignement supérieur.  Ce sont les mêmes qui méprisaient les Gilets Jaunes sur les plateaux de télévision; ou qui ont bavé leur haine envers les « antivax ». Ils n’ont qu’un mot à la bouche, pour parler d’idées différentes des leurs: complotisme. 

Bien entendu, on peut dire que les Français sont les premiers responsables des gouvernants qu’ils se choisissent. Il est bien vrai que le sens moral s’est sans doute émoussé, alors que les mensonges de Gérard Darmanin sur le Stade de France ou ceux d’Olivier Véran sur l’absence de nocivité des vaccins anti-Covid devraient susciter une réaction viscérale de rejet.

La violence de la caste au pouvoir

Cependant, il faut bien voir les coups de force successifs d’un groupe dirigeant qui se sent de plus en plus menacé: imposition de Maastricht malgré le faible socle électoral qui soutenait vraiment le traité; réforme du quinquennat adoptée avec 70% d’abstention au référendum! Mépris du non au traité constitutionnel européen de 2005, annulé par un simple vote du Congrès en faveur du traité de Lisbonne en 2008. 

La force d’Emmanuel Macron, c’est son absence de scrupule pour forcer les Français à aller dans son sens: les Gilets Jaunes ont été matraqués tandis que la police fermait les yeux sur les militants d’extrême gauche et leur casse, pour faire peur au bourgeois. Les confinements anti-COVID  ont été une aubaine pour geler le débat politique après le fiasco des retraites. La vaccination obligatoire déguisée a permis d’intimider les opposants etc….

En réalité, ce n’est pas le moment de désespérer. Le roi est nu et cela se voit de plus en plus. La violence est tout ce qui lui reste pour empêcher que soit posée sérieusement la question de sa non-représentativité. La conscience d’une nécessité de s’organiser pour défendre nos libertés et notre souveraineté (les deux faces de la même monnaie) est de plus en plus répandue. Et puis l’abstention massive est-elle autre chose que le calme avant la tempête. Le peuple français peut prendre en main la question de la représentation nationale. Ne confondons pas la forme et le fond: les institutions peuvent servir à nouveau la République. C’est d’abord la solidarité et la cohésion  nationales qu’il faut refonder. 


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