Brigitte, Jean‑Michel et le « pouvoir profond » : jusqu'où peut-on aller pour attaquer Macron ?

Brigitte, Jean‑Michel et le « pouvoir profond » : jusqu'où peut-on aller pour attaquer Macron ?


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Il y a des scandales qui éclairent le pouvoir, et d’autres qui éclairent surtout… ceux qui les propulsent. L’affaire « Brigitte / Jean-Michel Trogneux » appartient de plus en plus à la seconde catégorie.

Qu’on se méfie de Macron, de son parcours, de ses réseaux, de son mépris affiché pour les Français, c’est une chose. Qu’on avale sans broncher, et même avec la hargne véhémente du prosélyte, des scénarios invraisemblables sur sa femme transgenre, son beau-frère devenu son épouse, ou son supposé mariage avec son propre père, c’en est une autre. À un moment, il faut choisir : veut-on combattre le régime avec la vérité, ou avec des fables qui nous discréditent davantage que lui ?

Le texte de Laurent Guyénot sur le livre de Xavier Poussard (XP) a le mérite de poser calmement cette question. Il ne vient pas en avocat de Macron. Il vient en procureur… de la méthode.

Misère de la Brigitologie
Ma recension du livre de Xavier Poussard, Devenir Brigitte

Comme c'est le meilleur texte que j'aie lu sur ce sujet, bien au-dessus des rosaires propagandistes récités conscienscieusement par la presse subventionnée (et qui deviendront la norme lorsque Macron aura institué son label officiel de confiance), je n'ai pas trouvé meilleure façon de clore le dossier "Brigitte" que d'en faire un compte-rendu auquel j'adhère pafaitement.


Un dossier que personne n’avait envie d’étudier

Guyénot commence par un aveu que beaucoup pourraient partager : il n’avait aucune envie de se plonger dans cette histoire. Non par frilosité, mais par hygiène intellectuelle. Il ne parle publiquement de sujets sensibles que lorsqu’il estime avoir vraiment étudié le dossier. Et ce dossier-là le rebutait.

Finalement, devant l’ampleur médiatique prise par la thèse – notamment grâce aux enquêtes de Faits & Documents et au livre de Xavier Poussard (XP) – il se décide : il achète le livre, le lit d’une traite, puis, à chaud, résume son impression par un tweet ironique : après 292 pages, « la preuve ultime ». On voit déjà poindre le problème : plus le livre avance, plus la thèse recule.

D’où sa décision de relire l’ouvrage, plus posément, pour en faire un examen détaillé. Non pas sur tout – la première moitié du livre lui apparaît comme un journalisme brouillon mais globalement informatif – mais sur le cœur du sujet : la thèse transgenre, qui n’apparaît vraiment qu’à partir de la page 159.


Une thèse qui change de forme à mesure qu’elle est réfutée

Ce que montre Guyénot, c’est d’abord l’instabilité permanente de la thèse.

  1. La thèse Rey (version initiale)
    Natacha Rey, convaincue que Brigitte Macron est un homme transgenre, croit reconnaître Brigitte dans une photo de famille où figure Jean-Michel Trogneux enfant. Brigitte serait donc Jean-Michel, devenu femme.
  2. La grande piste Audoy – Auzière (version intermédiaire)
    En enquêtant sur le premier mari de Brigitte, André Auzière, Rey découvre un Jean-Louis Auzière, époux d’une certaine Catherine Audoy. Elle s’imagine que Jean-Louis et André sont la même personne. Ce scénario, XP l’a porté haut et fort, entraînant derrière lui des milliers de personnes. Mais il finit par l’abandonner : ni les documents, ni la reconnaissance faciale (Face++) ne confirment cette histoire. La piste Catherine Audoy – Jean-Louis Auzière s’effondre. Exit.
    • Catherine Audoy aurait d’abord épousé Jean-Michel Trogneux.
    • Ils auraient eu trois enfants : Sébastien, Laurence et Tiphaine.
    • Puis Jean-Michel change de sexe, devient Brigitte.
    • Catherine disparaît de la photo, Brigitte devient la « mère » de ses propres enfants, dont elle est en réalité le père.
    • Les enfants changent de nom, de Trogneux à Auzière.
  3. La thèse finale : la « vraie » Brigitte morte, Jean‑Michel prenant son identité
    Reste une constante : Brigitte Macron serait née Jean‑Michel Trogneux, en 1945, et non en 1953. Pour sauver cette idée, XP invente un nouveau scénario.
    • Il y aurait bien eu une vraie Brigitte Trogneux (née en 1953, communiante, mariée à André Auzière en 1974).
    • Cette vraie Brigitte serait morte avant 1986.
    • Son frère Jean-Michel, « se sachant femme », aurait repris son identité civile, ses enfants, son histoire.
    • Les enfants seraient en réalité, à l’état civil, les neveu/nièces de Jean‑Michel, devenu « Brigitte ».

On voit le coût de cette construction : à chaque contradiction, on ne revoit pas la thèse à la baisse, on rajoute une couche de scénario. La conspiration grandit pour absorber la preuve contraire.


Des invraisemblances qui s’accumulent

Là où le texte de Guyénot est particulièrement intéressant, c’est dans sa manière de ramener cette affaire à des réalités très simples : l’état civil, le droit, la psychologie familiale.

  • Les enfants
    Pourquoi trois enfants accepteraient-ils de renoncer à leur nom de naissance et de baptême, de faire effacer leur vraie mère, pour la remplacer par un oncle transgenre ?
    Pourquoi joueraient-ils ce rôle à vie, y compris dans leur propre descendance, leurs carrières, leurs réseaux ?
  • Le veuf
    Pourquoi un veuf éploré accepterait-il de « remplacer » sa femme morte par son beau-frère transformé en femme ? Quels liens affectifs, quelle trajectoire crédible rendent ce scénario un tant soit peu humainement plausible ?
  • L’état civil
    Comment imaginer tous les certificats de naissance, de mariage, de décès, les livrets de famille, les registres officiels, les archives, modifiés ou falsifiés, sans qu’aucun exemple concret de faux ne soit jamais démontré ?
    On nous répond : « le pouvoir profond peut tout ».
    Mais alors, s’il peut tout, pourquoi serait-il incapable de produire quelques photos d’adolescence de Brigitte ? Pourquoi laisser traîner des « indices » grossiers sur lesquels se ruent les complotistes ? Il faudrait choisir : omnipotence ou incompétence, mais pas les deux à la fois.

Guyénot pointe ici un ressort classique de la pensée complotiste : plus le scénario est fragile, plus on invoque une conspiration tentaculaire, invisible, toute-puissante… sauf quand on a besoin de la décrire comme stupide.


Quand une preuve contraire devient une preuve pour

Un des passages les plus éclairants du texte concerne la logique argumentative de XP.

  • Un journaliste obtient une copie intégrale de l’acte de mariage de Jean‑Michel Trogneux, où figurent Brigitte et Jean‑Michel comme deux personnes distinctes.
    Ce document, selon toute logique, devrait peser lourd contre la thèse du « même individu ».
    Pour XP, au contraire, c’est… une preuve de plus :
    • Si ce document existe, c’est précisément parce qu’on veut torpiller la thèse Rey/Poussard.
    • Le fait même qu’une mairie fournisse ce document est « anormal », donc suspect, donc révélateur d’un complot.

On est là dans une inversion totale de la charge de la preuve :

  • Si les documents officiels contredisent la thèse, ils sont suspects.
  • S’ils n’existent pas ou sont difficiles d’accès, c’est aussi une preuve de la conspiration.

Autrement dit : aucune réalité ne peut infirmer la croyance. C’est ce que Guyénot décrit comme un mode de raisonnement désormais courant dans les « basses sphères de la complosphère ».


Un « faisceau d’indices » famélique

Que reste-t-il alors, en dehors de ces scénarios à tiroirs ?

Guyénot recense les « preuves » récurrentes avancées par les convaincus :

  • La mère d’Emmanuel Macron, médecin d’une pathologie intersexuelle rare.
  • Brigitte ayant consulté un chirurgien spécialisé dans la féminisation faciale.
  • Une amitié avec Amanda Lear (présentée comme transsexuelle dans l’imaginaire médiatique).
  • Le fait que Certains l’aiment chaud soit son film préféré.

Ce faisceau d’indices, mis bout à bout, permet tout au plus d’envisager qu’il y ait eu chez Brigitte Trogneux un trouble de l’identité sexuelle ou une particularité anatomique. Hypothèse que Guyénot ne balaie pas. Il évoque même la possibilité d’un pseudo-hermaphrodisme congénital et d’un suivi médical par la mère d’Emmanuel Macron.

Mais entre cette hypothèse – plausible, humaine, tragique même – et le scénario délirant du frère reprenant l’identité de sa sœur morte, emmenant avec lui enfants, ex-mari, conjoints, notaires, officiers d’état civil, journalistes, voisins et services secrets, il y a un gouffre.

Et XP n’a comblé ce gouffre par aucune preuve solide.


Quand la soif de scoop rencontre le trumpisme fantasmé

Guyénot pointe enfin ce qui ressemble, chez XP, à un biais politique massif.

  • XP accorde un poids énorme à l’idée que Trump détiendrait un dossier sur la vie sexuelle de Macron.
  • Il s’inscrit, consciemment ou non, dans l’imaginaire QAnon : grandes révélations à venir, réseaux occultes, secrets sexuels au sommet de l’État.
  • Il se persuade que si Candace Owens relaie son travail, c’est parce qu’il est validé par l’« équipe Trump ».

Cette croyance glisse insensiblement :

« Je travaille pour la vérité » devient « je travaille aussi pour le camp Trump & Poutine ».

De là à s’imaginer qu’un jour, la Maison Blanche ou le Kremlin reconnaîtront officiellement son génie d’enquêteur, il n’y a qu’un pas. Guyénot décrit un homme qui perd le contact avec la réalité, grisé par une soudaine notoriété, convaincu d’écrire l’Histoire.


De qui se moque-t-on, au juste ?

La question que pose en filigrane Laurent Guyénot est brutale, mais salutaire.

  • Cette affaire a-t-elle servi à mieux comprendre Macron, son projet, ses réseaux ? Non.
  • A-t-elle aidé les Français à décoder les mécanismes de dépossession politique, les manœuvres de l’UE, de l’OTAN, de Washington, de Bruxelles ? Non.
  • A-t-elle permis de révéler des documents falsifiés, des manipulations d’État, des mensonges objectifs ? Toujours pas.

En revanche :

  • Elle a offert aux médias étrangers pro-Trump ou pro-Poutine un excellent sujet pour ridiculiser Macron – et avec lui, la France.
  • Elle a enrôlé de nombreux citoyens dans un feuilleton grotesque, détournant leur attention d’enjeux autrement plus graves : conflit mondial latent, réarmement, agenda de contrôle social.
  • Elle a, surtout, banalisé l’idée que le mensonge et la diffamation sont des armes politiques acceptables, pourvu qu’elles visent « le camp d’en face ».

On peut détester Macron – c’est un droit. On peut vouloir sa chute politique – c’est légitime. Mais si la route vers ce but passe par des fictions invraisemblables, nous finissons par nous décrédibiliser nous-mêmes. Et le jour où un scandale réel, massif, documenté, éclatera, beaucoup riront en disant : « encore une histoire à la Brigitte ».


La vraie question : jusqu’où est-on prêt à aller contre Macron ?

La phrase la plus forte du texte de Guyénot est peut-être celle-ci, en substance :

Même si la rumeur était fausse, certains s’en réjouissent parce qu’elle « déstabilise le pouvoir ». Sans moi.

Dans un moment où la France est au bord d’affrontements sociaux majeurs, où la tentation autoritaire upgradée au QR code et à la censure numérique guette, où une guerre mondiale n’est plus un scénario de roman mais une possibilité stratégique, la « bite à Brigitte » – pour reprendre sa formule brutale – ne retiendra pas l’attention des futurs historiens.

Ils se demanderont plutôt :

  • Pourquoi les oppositions au régime ont-elles parfois préféré les jeux de miroirs complotistes à des enquêtes rigoureuses sur les vrais leviers du pouvoir ?
  • Pourquoi avons-nous laissé se dégrader à ce point la frontière entre soupçon légitime et imaginaire délirant ?

L’affaire XP restera peut-être comme un cas d’école : celui d’un homme qui croyait combattre le système, alors qu’il fournissait surtout au système un prétexte de plus pour traiter toute critique de « complotisme ».

À nous de décider, collectivement, si nous voulons laisser ce monopole-là à l’Élysée.

Sur ce texte de Laurent Guyénot, je n'ai vraiment rien à ajouter, si ce n'est de féliciter Xavier Poussard, seul protagoniste que les Macron n'ont pas attaqué en justice à ce stade, pour la très belle opération financière qu'il a réussie.


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