Briefing – Le nouveau discours allemand sur la puissance militaire n’a pas l’air de préoccuper la classe politique française

Briefing – Le nouveau discours allemand sur la puissance militaire n’a pas l’air de préoccuper la classe politique française


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Le Chancelier Scholz fait l'éloge de la puissance retrouvée de l'Allemagne dans la revue américaine de référence sur les affaires internationales. Avec une remise en cause définitive des équilibres franco-allemands sur lesquels reposait l'UE. Mais cela n'a pas l'air de troubler la futilité des débats politiques françaises.

Ce matin je voudrais vous parler du changement très rapide de posture de l’Allemagne à la faveur de la guerre en Ukraine. Et du silence abyssal du gouvernement français – et de notre classe politique en général sur le sujet. 

Le contraste entre l’importance de ce sujet et le vide du débat politique français est particulièrement marqué ces jours-ci. Quand le Chancelier allemand publie dans la revue américaine de référence pour les affaires internationales, Foreign Affairs, et y explique que l’Allemagne doit redevenir une grande puissance militaire, cela ne devrait pas laisser indifférent. Surtout quand Madame Merkel, l’ancien Chancelier expliquait, la semaine dernière, que les Accords de Minsk n’ont jamais été conçu pour trouver un accord avec la Russie. Et que l’Etat-major de l’armée allemande publie un document expliquant qu’il faut se préparer à une guerre avec la Russie

 

Futilité des unes médiatiques?

Je ne veux pas minimiser les sujets qui font la une des médias ce matin. La question de savoir s’il y aura de la casse dans les rues de nos grandes villes après le match France-Maroc n’est pas anodine. Les déchirements au sein de La France Insoumise sur fond d’affaire Quatennens et d’ambitions présidentielles ne sera pas sans peser sur la vie du Parlement. Mais il est tout de même étonnant qu’aucun grand média français n’ait fait sa une de l’article du Chancelier Scholz dans Foreign Affairs, alors qu’il est en ligne depuis plusieurs jours. 

Il fut en temps où tout ce qui se passait en Allemagne était au coeur des préoccupations de notre classe politique. Je ne pense pas seulement au grand Jaurès montant à la tribune de l’Assemblée, avant 1914, après avoir lu la presse allemande du jour. Ni aux grandes ambitions franco-allemandes de nos présidents de la Vè République. Naguère, Jean-Luc Mélenchon s’inquiétait des regains de puissance allemande. Aujourd’hui il semble plus préoccupé par les jeux de pouvoir au sein de la direction de LFI. 

 

Le Chancelier Scholz porte-parole d’une puissance allemande décomplexée

Prenons le temps de citer la très surprenante contribution du Chancelier Scholz: 

« Le nouveau rôle de l’Allemagne exigera une nouvelle culture stratégique, et la stratégie de sécurité nationale que mon gouvernement adoptera dans quelques mois reflétera ce fait. (…). Aujourd’hui, la question qui se pose est de savoir quelles sont les menaces auxquelles nous et nos alliés devons faire face en Europe, et plus particulièrement la menace russe. Il s’agit notamment d’attaques potentielles contre le territoire des alliés, de la cyberguerre et même de l’éventualité d’une attaque nucléaire, dont Poutine a menacé de manière très subtile« .

On n’insistera pas sur le fait que la Russie s’est contentée de rappeler, comme l’auraient fait les Etats-Unis (ou la France?) à leur place, l’existence de sa dissuasion nucléaire en cas de surenchère des soutiens occidentaux de l’Ukraine. 

 » (…) Un partenariat transatlantique équilibré et résilient exige également que l’Allemagne et l’Europe jouent un rôle actif. L’une des premières décisions que mon gouvernement a prises à la suite de l’attaque de la Russie contre l’Ukraine a été de désigner un fonds spécial d’environ 100 milliards de dollars pour mieux équiper nos forces armées, la Bundeswehr. Nous avons même modifié notre constitution pour mettre en place ce fonds. Cette décision marque le changement le plus radical dans la politique de sécurité allemande depuis la création de la Bundeswehr en 1955. Nos soldats recevront le soutien politique, le matériel et les capacités dont ils ont besoin pour défendre notre pays et nos alliés. L’objectif est une Bundeswehr sur laquelle nous et nos alliés pouvons compter.

Aujourd’hui, une grande majorité d’Allemands conviennent que leur pays a besoin d’une armée capable et prête à dissuader ses adversaires et à se défendre ainsi que ses alliés. Les Allemands sont aux côtés des Ukrainiens lorsqu’ils défendent leur pays contre l’agression russe« .

Le fait que la société allemande soit à presque 80% pour une négociation avec la Russie dans le conflit ukrainien ne semble pas préoccuper le Chancelier Scholz, tout à sa rhétorique de la puissance allemande retrouvée.  

« … L’Allemagne a considérablement accru sa présence sur le flanc oriental de l’OTAN, en renforçant le groupement tactique de l’OTAN dirigé par l’Allemagne en Lituanie et en désignant une brigade pour assurer la sécurité de ce pays. L’Allemagne fournit également des troupes au groupement tactique de l’OTAN en Slovaquie, et l’armée de l’air allemande contribue à la surveillance et à la sécurisation de l’espace aérien en Estonie et en Pologne. Parallèlement, la marine allemande a participé aux activités de dissuasion et de défense de l’OTAN en mer Baltique. L’Allemagne fournira également une division blindée, ainsi que d’importants moyens aériens et navals (tous en état de haute disponibilité) au Nouveau modèle de forces de l’OTAN, qui est conçu pour améliorer l’aptitude de l’alliance à réagir rapidement à toute éventualité. Et l’Allemagne continuera de respecter son engagement à l’égard des accords de partage nucléaire de l’OTAN, notamment en achetant des avions de combat F-35 à double capacité« .

L’Allemagne participant à une éventuelle surenchère nucléaire entre les Occidentaux et la Russie? Ce qui était une hérésie aux yeux du Général de Gaulle, l’actuelle classe politique française ne semble même pas en voir l’enjeu. 

 

Vers une Allemagne dictant sa volonté au Conseil européen?

Que l’on soit dans la majorité gouvernementale ou – a fortiori – dans l’opposition, on devrait se préoccuper de voir les conclusions que le Chancelier Scholz tire de la puissance allemande retrouvée. L’Union Européenne devra fonctionner toujours plus, selon le principe de la majorité – des majorités que l’on comprend, implicitement, groupées autour de l’Allemagne: 

« L’Union doit également se débarrasser des tactiques de blocage égoïstes dans ses processus décisionnels en éliminant la possibilité pour les pays individuels d’opposer leur veto à certaines mesures. À mesure que l’UE s’étend et devient un acteur géopolitique, la rapidité de la prise de décision sera la clé du succès. C’est pourquoi l’Allemagne a proposé d’étendre progressivement la pratique de la prise de décision à la majorité à des domaines qui relèvent actuellement de la règle de l’unanimité, comme la politique étrangère et la fiscalité de l’UE.

L’Europe doit également continuer à assumer une plus grande responsabilité pour sa propre sécurité et a besoin d’une approche coordonnée et intégrée pour renforcer ses capacités de défense. Par exemple, les armées des États membres de l’UE utilisent trop de systèmes d’armes différents, ce qui crée des inefficacités pratiques et économiques. Pour résoudre ces problèmes, l’UE doit modifier ses procédures bureaucratiques internes, ce qui nécessitera des décisions politiques courageuses ; les États membres de l’UE, dont l’Allemagne, devront modifier leurs politiques et réglementations nationales en matière d’exportation de systèmes militaires fabriqués conjointement« . 

C’est la fin programmée de toute industrie française d’armement indépendante et ambitieuse. Le Chancelier Scholz fait d’ailleurs directement référence à un accord passé sans la France: 

« La défense dans les domaines de l’air et de l’espace est un domaine dans lequel l’Europe doit progresser de toute urgence. C’est pourquoi l’Allemagne va renforcer sa défense aérienne au cours des prochaines années, dans le cadre de l’OTAN, en acquérant des capacités supplémentaires. J’ai ouvert cette initiative à nos voisins européens, et le résultat est l’initiative European Sky Shield, à laquelle 14 autres États européens se sont joints en octobre dernier. La défense aérienne commune en Europe sera plus efficace et plus rentable que si nous faisions tous cavaliers seuls, et elle offre un exemple remarquable de ce que signifie le renforcement du pilier européen au sein de l’OTAN« .

 

Le partenariat franco-allemand est une question de politique intérieure

Malheureusement, ne nous attendons pas à ce que le défi lancé par le Chancelier Scholz soit relevé par l’actuelle classe politique française. Il y a quelques semaines, Emmanuel Macron annulait un dîner franco-allemand. Mais, quelques semaines plus tard, Madame Borne se rendait à Berlin pour expliquer que l’on avait plus besoin que jamais du franco-allemand. 

Tout devrait amener Paris à une pause et une remise en cause de la priorité donnée à la coopération franco-allemande. La sortie allemande unilatérale de l’industrie nucléaire, la contribution de Berlin à la déstabilisation de l’Ukraine depuis 2014, la politique migratoire imposée à l’UE, la remise en cause des coopérations étroites avec la France dans le domaine de la défense: tout cela devrait mettre fin au mythe du « couple franco-allemand ». Mais il faut croire que la classe politique française ne juge pas qu’il soit important de s’emparer des priorités stratégiques pour le pays. La « transition énergétique », les politiques migratoires, les choix de politique industrielle auront pourtant de graves conséquence sur l’emploi des Français et la prospérité du pays. 


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