Regardez la France de 2025. Regardez-la bien, non pas à travers les filtres édulcorés des journaux télévisés de 20 heures, mais dans la réalité crue de ses rues, de ses métros, et de ses statistiques de santé publique. Que voyez-vous? Une colère qui gronde? Une révolution qui couve? Non. Ce que nous observons, c’est quelque chose de bien plus inquiétant, de bien plus insidieux, et finalement de bien plus utile pour la caste qui nous gouverne. Nous voyons un pays qui s'affaisse. Un corps social qui, littéralement et figurativement, s'avachit.

Ce terme d’« avachissement », que l'on chuchote désormais dans les dîners en ville pour décrire l'ambiance morose de cette fin de premier quart de siècle, n'est pas un hasard. Il est le symptôme clinique d'une pathologie que la psychologie comportementale a identifiée il y a plus de cinquante ans, et que nos élites semblent avoir, consciemment ou non, érigée en mode de gouvernement : l'impuissance apprise (Learned Helplessness).

Si vous voulez comprendre pourquoi, malgré une dette publique abyssale, une insécurité galopante et un déclassement historique, le peuple français ne se soulève pas en masse, il faut relire Martin Seligman. Il faut comprendre comment, méthodiquement, on transforme un peuple de révolutionnaires en un troupeau de résignés.

Le laboratoire à ciel ouvert
Pour ceux qui l'auraient oublié, l'expérience fondatrice de Seligman en 1967 est d'une cruauté éclairante. Placez un chien dans une cage, administrez-lui des chocs électriques. Si le chien dispose d'un levier pour arrêter la douleur, il garde sa combativité. Mais si le levier est inopérant, si le choc tombe de manière aléatoire et incontrôlable quoi qu'il fasse, l'animal finit par comprendre une leçon terrible : l'action ne sert à rien. Le lien entre la cause et l'effet est rompu. La prochaine fois que vous le placerez dans une cage, même ouverte, même facile à fuir, il se couchera sur le sol et gémira en attendant que ça passe. Il a appris l'impuissance.

La France de 2025 ressemble étrangement à cette cage. Et nous, citoyens, sommes ces sujets d'expérience à qui l'on a méthodiquement démontré, depuis deux décennies, que le levier démocratique était déconnecté du réel.
Le traumatisme initial, la « phase de conditionnement », remonte sans doute au référendum de 2005. Le peuple dit « Non », l'oligarchie entend « Oui » et passe le traité de Lisbonne. Le message envoyé au cerveau reptilien de la nation fut dévastateur : votre vote (votre action) n'a aucune conséquence sur la politique menée (le résultat).

Depuis, la machine à fabriquer de l'impuissance s'est emballée. La réforme des retraites de 2023-2024 en fut l'apothéose pédagogique. Des millions de personnes dans la rue, une opposition majoritaire dans le pays, et pourtant, à la fin, le texte passe par la grâce d'une mécanique constitutionnelle devenue un outil de brutalisation légale.

Qu'avons-nous appris de cette séquence? Que crier ne sert à rien. Que manifester est un folklore toléré tant qu'il est inefficace. C'est la définition même de la « non-contingence » décrite par les psychologues : quand l'input citoyen n'a plus aucun effet sur l'output législatif, la démocratie devient une école de la résignation.
L'Aquoibonisme comme assurance-vie du système
Aujourd'hui, les sondages ne disent pas autre chose. Quand 87% des Français estiment que les responsables politiques roulent pour leurs propres intérêts, ce n'est pas seulement de la défiance. C'est le constat lucide que le tableau de bord ne répond plus. L'« aquoibonisme » qui gagne nos compatriotes n'est pas de la paresse. C'est une adaptation rationnelle à un environnement devenu incontrôlable. Pourquoi s'épuiser à tirer sur un levier cassé?




