Le mot est lâché, répété sur toutes les ondes, martelé du haut des tribunes officielles : « sacrifice ». Subrepticement, ce terme, chargé d’une gravité quasi religieuse, a quitté la sphère privée ou le champ de l’histoire pour envahir le discours politique contemporain.

On nous parle d’économie de guerre, de préparation au combat, et on enjoint le peuple français à considérer le don de soi – et potentiellement le don de sa vie – comme une éventualité raisonnable.
Mais une question fondamentale, systématiquement éludée par nos élites mondialisées, doit être posée : qui, aujourd’hui, détient l’autorité morale et la légitimité politique pour exiger le sang de la Nation, alors que les canons ne tonnent pas à nos frontières immédiates ?
L’État managérial face à l’impôt du sang
Nous ne vivons plus sous le règne de chefs de guerre qui payaient de leur personne. Nous ne sommes plus gouvernés par des hommes d'État trempés dans l'acier des épreuves nationales, capables, comme Clemenceau ou De Gaulle, d'incarner le destin collectif. Nous sommes administrés par des gestionnaires, une hyper-classe technocratique interchangeable, plus à l'aise avec un tableau Excel qu'avec la glaise tragique de l'Histoire.
Avant d'exiger quoi que ce soit de la Nation, nos dirigeants devraient commencer par restaurer la confiance qu'ils ont méthodiquement détruite. Ils devraient prouver qu'ils servent l'intérêt général et non celui d'une caste mondialisée. Ils devraient, enfin, avoir le courage de soumettre les choix stratégiques fondamentaux au jugement du peuple.
Ces élites, qui ont méthodiquement déconstruit la souveraineté nationale au profit d’instances supranationales opaques, qui ont privatisé les gains et socialisé les pertes lors de chaque crise financière, qui ont géré la santé publique comme une ligne budgétaire à optimiser, peuvent-elles décemment se draper dans les habits de la nécessité historique ?
Leur légitimité ne repose plus sur l'adhésion populaire, mais sur le fonctionnement mécanique d'institutions à bout de souffle. Lorsque ces mêmes voix, qui hier encore vantaient les mérites de la mondialisation heureuse et la fin des frontières, nous somment aujourd’hui de préparer nos enfants à mourir pour défendre un ordre qu’elles ont elles-mêmes fragilisé, l'injonction sonne creux. Elle résonne comme une sinistre farce.

Le sacrifice exige un contrat de confiance
Le sacrifice ultime n’est pas un impôt comme les autres. Il ne peut être prélevé par défaut. Il suppose un contrat de confiance absolu entre la Nation et ses dirigeants. Ce contrat repose sur deux piliers : la clarté des enjeux et l'exemplarité des demandeurs.
Or, les enjeux sont troubles. S'agit-il de défendre le sol sacré de la patrie, ou de servir de supplétifs dans des conflits qui ne menacent pas directement l'existence de la France ? La rhétorique guerrière actuelle sert trop souvent à masquer l’absence de vision stratégique propre et à justifier l’alignement sur des intérêts qui ne sont pas forcément les nôtres.
Quant à l’exemplarité, elle est notoirement absente. Ceux qui parlent le plus fort de guerre sont souvent ceux qui y risquent le moins. La caste qui appelle au sacrifice est celle qui s'assure que ses propres enfants seront protégés des conséquences de ses décisions. Demander au peuple de se serrer la ceinture et de préparer les armes, tout en continuant à bénéficier des privilèges d'un système déconnecté du réel, est une obscénité morale.
La paix n'est pas une variable d'ajustement
Nous sommes, rappelons-le, en temps de paix. Introduire la logique du sacrifice en temps de paix est une manipulation dangereuse. C'est habituer les esprits à l'inéluctabilité du conflit. C'est utiliser la peur comme levier de gouvernance, une méthode éprouvée par tous les régimes cherchant à contourner le débat démocratique.
La préparation militaire est une nécessité pour toute nation souveraine – c’est le principe de la dissuasion. Mais la dissuasion vise à éviter la guerre, pas à rendre le sacrifice acceptable par anticipation. Transformer la dissuasion en préparation mentale à l'holocauste, c'est pervertir sa finalité.
Lorsque l'État commence à parler de sacrifice sans que la menace soit imminente et existentielle, il ne défend pas la Nation : il la prépare à être consommée. Il outrepasse son mandat.
La légitimité retrouvée du peuple souverain
En démocratie, la seule entité légitime pour décider de la guerre et de la paix, et donc du sacrifice qu'elle implique, est le peuple lui-même. Directement.
Avant d'exiger quoi que ce soit de la Nation, nos dirigeants devraient commencer par restaurer la confiance qu'ils ont méthodiquement détruite. Ils devraient prouver qu'ils servent l'intérêt général et non celui d'une caste mondialisée. Ils devraient, enfin, avoir le courage de soumettre les choix stratégiques fondamentaux au jugement du peuple.
En l'absence de cette légitimité restaurée, l'appel au sacrifice n'est qu'un abus de pouvoir. Un de plus. Et face à cet abus, la résistance morale devient un devoir citoyen.
